CHINAHOY

29-August-2014

Des légendes du hip-hop à Beijing !

 

Les membres d'IAM quelques heures avant leur concert à Pékin.

 

LAURENT CASSAR, membre de la rédaction

Le 18 juin, le groupe IAM était de passage à Beijing pour un concert exceptionnel. Akhenaton et Imhotep nous parlent de leur lien avec la Chine et de leur vision de la France d'aujourd'hui. Et ils n'ont pas leur langue dans leur poche !

« Ce dont on est en quête ici, de même que quand on a joué devant les pyramides d'Égypte, c'est de connaître l'histoire des civilisations. C'est ce qui nous a manqué dans notre éducation qui est très occidentale. L'éducation en France est très centrée sur la France et sur l'Europe. Cette soif de découvrir d'autres philosophies est ce qui fait le ciment du groupe. Je trouve ça dommage d'avoir découvert Confucius ou Lao Tse à 45 ans car on ne nous en avait jamais parlé à l'école », me dit Imhotep, compositeur musical d'IAM, avant le concert du groupe à Beijing, le 18 juin dernier. Avec IAM, le cliché des rappeurs incultes vole en éclats. Depuis le premier album du groupe, en 1991, les thèmes mystiques côtoient les textes engagés socialement et politiquement. Les trois concerts que le groupe a donnés en Chine au mois de juin (Beijing, Shanghai et Shunde) constituent d'ailleurs une première pour un groupe de rap français.

Un lien particulier avec la Chine

Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le hip-hop, IAM s'est fait connaître du grand public en 1994 avec l'énorme tube Je Danse le Mia dont plus de 500 000 copies furent vendues. S'en suivirent d'autres succès comme Petit Frère ou Bad Boys de Marseille par exemple. La venue d'IAM s'inscrit dans le cadre du festival Croisements qui célèbre cette année les 50 ans des relations diplomatiques entre la Chine et la France en organisant diverses manifestations culturelles. Une aubaine pour les Marseillais qui sont ravis d'être ici. « Jouer en Chine c'était une sorte de rêve pour nous, nous dit Akhenaton, un des deux rappeurs du groupe. Quand on était gamins, à Marseille, et qu'on avait juste sorti un album autoproduit, c'était un des objectifs prestigieux qu'on s'était fixés, c'est pour ça qu'on apprécie énormément d'être ici. Et venir maintenant, à notre âge après avoir vu pas mal de choses, ça nous permet de plus apprécier que si on était plus jeunes, car on a des centres d'intérêts plus larges. »

Cela peut paraître surprenant, mais les membres du groupe entretiennent depuis longtemps une relation spéciale avec la Chine. « À la base, Shurik'n (NDLR : l'autre rappeur du groupe) est vraiment épris de culture extrême-orientale, que ce soit la Chine, le Japon, la Corée ou l'Asie du Sud-Est, et c'est une passion qui a contaminé tout le groupe », dit Akhenaton. La chanson ouvrant le concert est d'ailleurs Samouraï, un morceau solo de Shurik'n, à la différence que deux musiciens chinois battent la mesure avec un zhongruan et un erhu, deux instruments traditionnels. C'est le Centre culturel français qui a proposé au groupe de rencontrer des artistes chinois. À la base, ils ont proposé une rencontre avec des rappeurs locaux, mais le groupe a préféré rencontrer des musiciens traditionnels qui ont réarrangé la musique du morceau Samouraï en quelques heures. Une première expérience qu'Akhenaton entend bien répéter : « Cette collaboration est à la fois une satisfaction et une déception. La satisfaction, c'est de pouvoir jouer avec eux. La déception c'est de ne pas avoir le temps de faire une résidence et créer des morceaux avec eux. Pour nous, ce voyage c'est la première pierre à une collaboration future. »

Ouverture d'esprit

« Ce qui nous a attirés vers la Chine c'est aussi les arts martiaux, dit Akhenaton. Comme pour beaucoup d'Occidentaux, les premiers contacts avec la Chine se font par le kung-fu, le cinéma, Bruce Lee… Quand on était gamins, on allait voir les films de Bruce Lee au cinéma et quand on sortait de la salle, on se prenait tous pour Bruce Lee ! » Quand le groupe a enregistré l'album Ombre est Lumière, en 1993 à New York, ils se rappellent aller voir des films de kung-fu, généralement de Hong Kong, dans les petits cinémas de Chinatown pour se détendre et trouver de l'inspiration. Ils ont d'ailleurs tourné un clip, Hong Kong Hero, à Hong Kong en 2012 et leur dernier album, Arts Martiens, est un clin d'œil à cette discipline. Les membres du groupe sont de grands amateurs de cinéma chinois au sens large du terme et Akhenaton s'en prend aux critiques de cinéma français : « Les critiques français voient tout sous l'angle de la Nouvelle Vague. Quand ils jugent le cinéma chinois, ils le font sans avoir aucune grille de lecture, aucune vision de la poésie qui peut se trouver dans les images, de la symbolique de certaines scènes. Ils passent à côté de plein d'éléments. »

Ce manque de compréhension des Français envers la Chine s'explique selon Akhenaton par les lacunes du système scolaire français : « À l'école française, il y a une abstraction totale de grandes civilisations comme le Japon féodal, la Chine, la Corée, les Khmers… C'est totalement méconnu des élèves. Je pense qu'apprendre des connaissances sur ces sujets résoudrait pas mal de problèmes de compréhension entre les peuples. » Et à l'instar de beaucoup d'Occidentaux, c'est par le cinéma qu'ils ont pu apprendre des épisodes historiques de la Chine d'avant 1949 avant de se documenter par eux-mêmes plus tard. Et contrairement à la plupart des rappeurs américains qui, lors de leurs tournées à l'étranger, se nourrissent de hamburgers et de sodas, les membres d'IAM sirotent tranquillement du thé et se font livrer des raviolis à la vapeur et des crevettes frites, signe de leur ouverture d'esprit.

La France d'aujourd'hui

IAM est aussi un groupe marqué par le multiculturalisme, un peu à l'image de Marseille. Akhenaton l'Italien, Shurik'n le Malgache, DJ Kheops le Marseillais, Imhotep le Pied Noir et Kephren le Sénégalais. Et c'est cette diversité qui fait la force du groupe. Akhenaton, régulièrement invité par les chaînes de télévision françaises pour livrer ses analyses sociologiques et politiques, nous l'explique avec son franc-parler et sa vision critique habituelle : « La politique du groupe, c'est l'inverse de la politique française d'intégration qui est en fait une politique de désintégration : désintégrer toutes les particularités culturelles pour que tout le monde soit pareil, des genres de clônes, au lieu d'accepter que l'autre soit différent et aimer la différence et d'en faire une force. Les Anglo-saxons sont plutôt doués pour ça, nous en France c'est le contraire : on a pratiqué une politique d'écrasement et on a fabriqué en fait une société qui est capitaliste de A à Z avec des quartiers pauvres acculturés, capitalistes à l'extrême, sans aucunes barrières culturelles capables de retenir cette soif de posséder, cette soif de consommer. Dans le groupe, ce qui fonctionne, c'est la conscience d'être tous différents et d'aimer la différence de l'autre. Si on se ressemblait tous, il n'y aurait aucun intérêt. »

Choqués, comme une bonne partie de la France, par le résultat des votes aux dernières élections européennes qui a propulsé le Front National premier parti politique du pays, Akhenaton fait un parallèle avec la Chine : « Ces revendications-là me semblent d'un autre temps, d'un autre monde. Elles freinent le pays et sa projection dans le futur. Tout à l'heure je me promenais en ville et j'ai demandé à la personne qui s'occupe du concert comment était Beijing en 2002. Il m'a dit qu'il y avait eu un changement énorme. Chez nous, il y a une stagnation énorme… Et surtout une stagnation de l'esprit et ça, c'est extrêmement dangereux. » En tout cas, loin de stagner et après 25 ans de carrière, les Marseillais continuent de faire bouger les foules comme durant le concert de Beijing où la communauté francophone de la ville s'était donné rendez-vous en nombre et a assisté à un concert mémorable !

 

La Chine au présent

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