CHINAHOY

30-November-2017

Une foire biologique

 

 

 

SHI XUN*

 

Alors que l'agriculture biologique tend à se développer à travers le monde, la Chine ne fait pas exception à la règle : la foire biologique de Beijing est bien la preuve d'un désir de changement dans nos modes de consommation.

 

Wu Yunlong (à g.) et Liu Huiping de la ferme Qimin

 

Début octobre 2017, le numéro 5 du quartier résidentiel Lechunfang près de Di'anmen à Beijing était le théâtre d'une activité très spéciale : une foire biologique. Invitée de la Semaine internationale du design de Beijing, cette foire cherche à promouvoir une alimentation saine et un mode de vie durable.

 

À l'origine, l'idée avait germé dans l'esprit de consommateurs volontaires préoccupés par les problèmes liés à l'agriculture, aux régions rurales et aux paysans, et s'est concrétisée il y a 7 ans lorsqu'a eu lieu la 1re foire biologique de Beijing. Le concept de base, « Achetez des produits alimentaires auprès d'agriculteurs fiables que vous connaissez », repose sur la confiance et l'assistance mutuelles, ce qui attire de plus en plus de gens.

 

Les petites douceurs biologiques sont populaires auprès des enfants.

 

Naissance d'une foire

 

Des légumes fraîchement récoltés à la ferme : maïs, carottes, piment, aubergines ; du tofu et du sucre d'azerole transformés par les agriculteurs eux-mêmes ; des œufs et des champignons ramassés dans les montagnes ; des mouchoirs, des chaussettes et des écharpes fabriqués avec des teintures naturelles ; dans la cour du numéro 5 du quartier Lechunfang, enthousiasme et bonne humeur sont au rendez-vous.

 

Au moment de sa création, cette foire était pourtant plutôt considérée comme une performance artistique. C'est Emi Uemura, une japonaise de Beijing, qui a lancé la 1re foire en septembre 2010. Elle a eu l'idée de créer une plate-forme de rencontres pour les agriculteurs biologiques et les consommateurs. Cela a attiré des artistes et des anthropologues étrangers à Beijing et ensemble, ils ont pu échanger sur la relation entre l'alimentation et la société, et celle entre la ville et la campagne.

 

À cette époque-là, l'agriculture biologique était encore peu répandue, et la ferme Xiaomaolü (petit âne) en était à ses débuts. Afin de soutenir la foire, des volontaires se sont mis en quête d'un lieu. Shi Yan, fondatrice de Xiaomaolü, a contacté cinq ou six fermes fiables de petites et moyennes tailles. Une réunion a été organisée pour réunir différents représentants du marché de consommateurs afin qu'ils échangent leurs idées. Et petit à petit, la foire s'est développée.

 

 

Des consommateurs à la foire

 

Chang Tianle était autrefois chargée de la rubrique « Finances » de China Daily. Puis elle a démissionné pour partir travailler au Laos en tant qu'enseignante avant d'être employée par une entreprise internationale classée parmi les 500 plus grandes sociétés au monde. À la suite de recherches universitaires aux États-Unis, elle a finalement décidé de se reconvertir en « paysanne » et d'aider les agriculteurs petits et moyens à vendre leurs légumes.

 

Alors qu'un nombre croissant de producteurs et de consommateurs participent à la foire, sa fréquence a également augmenté. Outre la vente de produits agricoles, de nouvelles activités ont vu le jour, entre autres, la visite de fermes, des réunions d'échanges, et des sorties dans la nature. En 7 ans, la foire a organisé plus de 500 activités et offert des services à un total de 800 000 personnes, le nombre de fermes participantes est passé de 4 ou 5 au début à plus de 50 aujourd'hui, et le nombre de consommateurs, d'une centaine à plus de 4 000. La foire a par ailleurs déménagé pour s'installer dans un quartier résidentiel plus facile d'accès.

 

Les volontaires de la foire ont des profils variés : ce sont des artistes, des cols blancs, et des enseignants universitaires. Parmi eux, le directeur d'investissement d'une entreprise publique qui a l'habitude de gérer des projets très importants. Le week-end, il travaille sur la foire pour aider des agriculteurs à recevoir dix ou vingt yuans de frais de légumes.

 

Au début, la foire reposait sur le volontariat, mais aujourd'hui, une vingtaine de personnes sont employées à plein temps. Elles sont rémunérées grâce aux frais de service. Le propriétaire des locaux a décidé de participer aux frais car il profite de la bonne réputation de la foire et du passage des nombreux visiteurs.

 

Un stand de la foire

 

Selon l'organisateur, la foire est gérée et administrée comme une entreprise. Elle n'accueille que des agriculteurs petits et moyens qui respectent les règles de la foire, par exemple, être en adéquation avec les concepts du bio, éviter l'utilisation de pesticides et d'engrais chimiques, rationaliser la densité des élevages, éviter de nourrir les animaux avec des aliments contenant des antibiotiques et des hormones, être transparent sur les méthodes de production et accepter la surveillance durable. Dans le même temps, la foire a pris l'initiative de mettre en place un système de sécurité participatif notamment en organisant des visites dans les fermes. Ainsi, tout le monde surveille la qualité des produits, des producteurs aux consommateurs, en passant par les experts techniques, les médias et les représentants d'organisations non-gouvernementales.

 

« Le but de la foire est de devenir une plate-forme durable de vente de produits alimentaires sains, un espace d'autonomie entre le producteur et le consommateur qui coopèrent et se soutiennent pour rendre viable ce système de développement », a déclaré Chang Tianle.

 

L'idéal biologique du nouvel agriculteur

 

Les employés de la ferme Qimin sont tous des jeunes diplômés d'universités reconnues. Ils ont occupé de bons postes, mais désormais, ils souhaitent réaliser leur rêve de créer une ferme biologique offrant des produits de qualité à des prix avantageux afin que chaque citoyen chinois puisse manger des légumes bio.

 

Qiao Yuhui, enseignant à l'institut des ressources et de l'environnement de l'Université agricole de Chine, a mené avec son équipe une enquête sur la qualité du sol dans la ferme Qimin. Wu Yunlong, le directeur de la ferme, leur a présenté 38 serres de fruits et légumes ainsi que plusieurs poulaillers et des serres dédiées à la culture de pousses. Selon Li San, l'une des chercheuses de l'équipe, la gestion de la ferme est plus rigoureuse que l'on ne l'imagine. La ferme pratique le compostage et la fertilisation par fermentation. Les pellicules plastiques des serres sont toutes biodégradables, leur coût est cinq à dix fois supérieur aux pellicules utilisées habituellement.

 

Selon Wu Yunlong, la ferme cultive plus de 150 sortes de légumes par an, entre autres, une vingtaine d'espèces de tomates différentes, composées d'espèces non-génétiquement modifiées et d'espèces hybridées particulièrement goûteuses. On utilise des engrais biologiques, on laisse les abeilles faire leur travail de pollinisation et les mantes et les coccinelles lutter contre les insectes. On obtient ainsi des tomates dont les qualités sont remarquables.

 

« Ces nouveaux agriculteurs poursuivent non seulement leur rêve de protection de l'environnement, mais ils mettent également en pratique leurs connaissances techniques et administratives de l'agriculture pour redonner vie au sol tassé. » Li San est conquise par les jeunes travailleurs de la ferme : ils ont vraiment les pieds sur terre !

 

Après avoir vu des fruits importés de l'étranger à des prix élevés dans un magasin de Beijing, Liu Huiping, la femme de Wu Yunlong, a déclaré : « On veut planter des fruits et légumes chinois, de bon goût, et de bonne qualité ; c'est ça, la vraie nourriture. »

 

Selon elle, pour améliorer la situation actuelle de l'agriculture en Chine, on a besoin de trouver, au sein de cette société chinoise qui s'est développée à une vitesse fulgurante, des jeunes passionnés par l'agriculture biologique. Elle souhaite que les consommateurs dépensent un peu plus pour leur alimentation et un peu moins à l'hôpital. Elle affirme : « Protéger l'environnement, c'est rendre service aux générations futures en leur léguant un environnement naturel. »

 

En fait, la foire attire des paysans mais aussi des personnes à la recherche d'une vie meilleure.

 

Diplômée du département de biologie de l'Université normale de Beijing, Liu Yueming, née dans les années 70, a été rédactrice. Passionnée par les plantes, elle a décidé de retourner dans son village natal à Shunyi, dans la banlieue de Beijing, pour créer avec sa famille la ferme du soleil Meitian. Ce travail de la terre, elle l'a relaté dans un livre intitulé J'ai une ferme, il y a sept ans.

 

Suivant la trace de ses parents, Liu Shu, née dans les années 80 à Harbin, a appris à apprécier la vie à la montagne dans la région du Grand Hinggan. Elle essaie, avec son mari Jin Peng, d'exploiter le marché des produits naturels sauvages. Armée d'une caméra et d'un stylo, elle a filmé les paysages, les peuples et la vie du Grand Hinggan, devenant poète et photographe de la nature.

 

Zhang Zhimin, propriétaire de la ferme Tianfuyuan, a été cadre supérieure d'une grande entreprise d'État. Maîtrisant plusieurs langues étrangères, elle a travaillé comme interprète et participé à des négociations de l'OMC. Après une vingtaine d'années d'engagement dans le commerce international de produits agricoles, elle a décidé de se lancer dans l'agriculture à l'âge de 40 ans, devenant ainsi la première représentante de l'agriculture biologique à Beijing il y a plus de 20 ans.

 

Cheng Pengfei, né dans les années 60, a travaillé comme cadre dans le domaine de la réduction de la pauvreté, et comme responsable de projet pour une organisation internationale d'intérêt public. Il a ensuite décidé de rentrer dans son village natal à Zhangjiakou dans le Hebei pour créer la ferme durable Yidunqing. Ce qu'il préfère, c'est la collecte des semences traditionnelles et les recherches sur les outils qui permettraient de soulager la main-d'œuvre agricole.

 

L'émotion est essentielle

 

Keren, l'une des volontaires, travaille comme enseignante à l'université. Elle a découvert les foires biologiques alors qu'elle faisait des recherches à l'université de Caroline du Nord aux États-Unis. Son enseignant avait évoqué ce concept lors d'un rendez-vous et elle lui avait alors demandé : « Les produits de la foire biologique sont plus chers, alors pourquoi les achète-t-on ? »

 

Son enseignant lui avait répondu par cette question « n'as-tu pas remarqué qu'au supermarché, il manque quelque chose ? ». Ce quelque chose, c'est l'émotion. Le supermarché est un lieu de commerce, il sépare le producteur et le consommateur. Par ailleurs, dans l'agriculture moderne, l'agriculteur qui s'engage véritablement dans la culture de la terre ne fait que 10 % à 20 % de profit sur un produit agricole, ce qui n'est pas normal.

 

« Face aux étals de produits dans les supermarchés, le consommateur ne sait absolument rien du héros qui a transformé les graines en un produit alimentaire délicieux. S'il n'y a pas d'émotion, les aliments deviennent des chiffres froids et ennuyeux. »

 

Keren avait été étonnée par cette réponse. Elle a donc commencé à se rendre chaque week-end à la foire biologique, l'occasion de rencontrer des gens très gentils et de se procurer une nourriture de qualité. Et elle a effectivement ressenti cette émotion qui naît du contact entre les humains, mais aussi du contact entre l'humain et la nourriture, et entre l'humain et la nature. De retour en Chine, elle est devenue volontaire pour la foire biologique de Beijing.

 

La confiance et l'assistance mutuelles constituent la clé de voûte de la foire. Comme les coûts de plantation et les frais de certification biologique sont élevés, certains agriculteurs sont réticents à demander la certification. Le problème a été abordé et la foire a apporté une solution : d'une part grâce à son système de sécurité participatif, et d'autre part grâce à la confiance et au crédit dont elle fait l'objet. Elle apporte un gage de fiabilité qui vaut plus que n'importe quelle certification.

 

Chang Tianle a déclaré : « Les gens pensent que le bio est une histoire de standard et qu'il faut avoir un certificat, mais je crois que le bio, c'est surtout une volonté de développer durablement l'agriculture et de réduire la pollution. » Pour les organisateurs de la foire, le bio n'est pas synonyme de certificat, ni de vie à la campagne ou de produits coûteux, il s'agit plutôt d'un mode de vie sain, équitable et durable.

 

La foire restera fidèle à ses valeurs : l'harmonie entre l'humain et la nature, la simplicité, le partage des responsabilités entre l'agriculteur et le consommateur.

 

*SHI XUN est journaliste indépendant.

 

 

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