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Romantique ? Pourquoi pas ! — La réception de la littérature française en Chine

2019-03-05 16:34:00 Source:La Chine au présent Auteur:
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En octobre 2016, Dong Qiang est élu académicien étranger à vie de l’Académie des sciences morales

et politiques de l’Institut de France, devenant premier correspondant chinois de cette académie. 

 

DONG QIANG*

 

Les échanges culturels, notamment littéraires, constituent une part très importante de la relation sino-française, avec l’introduction d’un grand nombre d’œuvres littéraires françaises en Chine grâce à la traduction. On peut évidemment remonter aux nombreuses traductions de Lin Shu et aux premières traductions en Chine des œuvres de Victor Hugo et de Jean-Jacques Rousseau, à la fin du XIXe siècle. La Dame aux camélias de Dumas fils est une sorte d’apothéose qui a donné très tôt une tonalité « romantique » à la littérature française, voire à l’ensemble des Français. Si, aujourd’hui, nombreux sont ceux qui remettent en question l’étiquette « romantique » des Français, à commencer par certains Français eux-mêmes, il est sûr que dès le début, les Chinois ont découvert cette qualité à travers les œuvres littéraires traduites du français : une disposition à se soucier de choses qui dépassent sa propre existence et en même temps, un penchant à développer une connaissance de soi qui s’appuie sur une sensibilité extrême au monde qui nous entoure. Qualité double que le mot langman (romantique en chinois) peut résumer à lui tout seul, même si l’art français, en particulier le mouvement impressionniste, a aussi contribué à consolider la deuxième qualité.

 

Les années 80, belle époque de la traduction

 

Pourtant, tout comme le Grand Canal chinois dont on connaît le début et la destination, mais dont seules certaines parties sont navigables aujourd’hui, l’introduction des œuvres littéraires françaises en Chine a connu des temps forts et des temps presque morts. Sur la période de 55 ans dont il est question ici, les années 80 restent les plus riches et les plus prospères. La littérature française a acquis d’ailleurs une véritable noblesse, avec cette qualité d’être une littérature « pensante », notamment avec l’existentialisme, représenté par Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Pourtant, il suffit de penser à l’image de « l’étranger » sous la plume de Camus, qui évoque étrangement « l’homme moderne » baudelairien, et l’étude très approfondie de Sartre sur Charles Baudelaire, pour se rendre compte que cette littérature garde toujours un aspect « romantique », avec la possibilité pour chaque individu de s’incarner ou de s’engager dans le monde dans lequel il vit. La littérature française véhiculait alors plein de choses qui manquaient en Chine à cette période : une certaine capacité de penser, l’art pour l’art, la révolte, etc., et qui correspondent bien à l’aspiration spirituelle des Chinois, avec cette confiance dans l’idée de pouvoir transformer le monde par la littérature et par l’art. Ainsi, la littérature et l’art français, avec, sous-entendu, une manière de penser « à la française », ont constitué jusqu’à aujourd’hui un objet constant de réception en Chine, propulsant la Chine à la place numéro un des pays acheteurs des droits de livres en France. Nous imaginons le rôle primordial des traducteurs dans tout cela. Ainsi est né, en 2009, le prix Fu Lei.

 

Le prix Fu Lei, une aventure unique

 

Fu Lei est une personnalité emblématique de la culture moderne chinoise. Il est le seul traducteur qui ait pu entrer dans une sorte de panthéon culturel au niveau national. Son caractère intègre, la pureté de ses idéaux, ainsi que sa fin tragique et héroïque pendant la Révolution culturelle, lui ont assuré une aura de martyr. Il incarne à la fois une longue tradition de lettrés chinois et un esprit d’ouverture vers le monde extérieur. Ses traductions, dont la qualité semble indépassable, ont littéralement nourri toute une génération de Chinois pendant une période de disette culturelle. Ainsi, donner son nom à un prix de traduction a semblé dès le début une évidence.

 

En 2009, avec quelques amis intellectuels chinois et français, nous avons collaboré avec l’ambassade de France en Chine pour créer le prix Fu Lei de traduction et de publication. C’est une aventure inouïe, avec dès le début deux objectifs : redonner un statut de noblesse au métier de traducteur et aider la littérature française à mieux entrer en Chine. Un des points forts de ce prix, et qui lui assure son succès, c’est que l’ensemble du processus de l’introduction des livres français en Chine est pris en considération : le prix recouvre un large champ qui s’étend de l’achat des droits, à la publication, jusqu’à la promotion du livre. Ainsi, le prix s’intitule « Prix de traduction et de publication ». C’est-à-dire qu’il ne récompense pas le seul acte de traduire, ou la seule compétence du traducteur, mais tous les éléments liés à la traduction : le choix d’un traducteur ou d’une maison d’édition, l’importance de l’auteur et de l’œuvre originale, l’engagement de la maison d’édition auprès de l’œuvre et du traducteur, l’impact que peut avoir un bon livre français en Chine, etc. Ainsi, de la source aux récepteurs, tout le mécanisme d’une introduction culturelle et d’une bonne réception est pris en considération.

 

En marge du prix Fu Lei, une série d’événements sont mis en place, constituant ainsi une véritable Académie Fu Lei. Avec notamment la formation de jeunes traducteurs ; des rencontres d’écrivains français et chinois ; les « confessions littéraires » d’écrivains chinois, etc. Ce qui constitue une véritable chaîne d’échanges et de formation. Raison pour laquelle ce prix a dès le début été soutenu par des personnalités parmi les plus importantes des milieux culturels des deux pays : deux lauréats du prix Nobel de littérature, Mo Yan et Jean-Marie Gustave Le Clézio ; des membres de l’Académie française ; de grands éditeurs comme Antoine Gallimard ; ainsi que des écrivains importants des deux pays, comme Olivier Rolin, Yu Hua, Wang Anyi, Marie Nimier, Tie Ning, etc.

 

Ce qui constitue aussi une grande originalité du prix, c’est qu’il a dès le début accordé une place importante aux sciences humaines et sociales, en leur consacrant une session spécifique. Et depuis cinq ans, un prix Jeune Pousse récompense les jeunes traducteurs. Ainsi, tous les meilleurs livres français traduits en Chine sont entrés dans le champ de réception des lecteurs chinois via ce prix, et dans l’ensemble, les livres français bénéficient d’ores et déjà d’une importante promotion dans le marché du livre en Chine.

 

La portée de la littérature dans les échanges entre deux pays

 

Dans l’ensemble, on peut dire avec fierté que la relation sino-française est exemplaire. Quand on se penche sur la raison de ce succès, on s’aperçoit vite que les échanges dans les domaines littéraire et culturel sont primordiaux. Lors de sa première visite d’État en France en 2014, le président chinois Xi Jinping a présenté une liste de livres français qu’il a lus dans sa jeunesse et qui ont joué un rôle important pour sa formation. Cette liste, impressionnante, a touché d’emblée toute l’audience. La lecture joue un rôle décisif pour un homme dès son enfance et l’aide à concevoir une image aimable d’un pays, ainsi que de ses habitants. Ces impressions vont perdurer longtemps et influencer l’attitude et les actes d’une personne envers un pays étranger. Ce genre de connaissances générales, même vagues, sont fondamentales, et vont influencer la politique diplomatique d’un pays, ou déterminer les habitudes de tourisme et de consommation dans un pays étranger, de façon consciente ou inconsciente. De nombreux sondages ont montré que la France, à commencer par Paris, reste la première destination rêvée des Chinois. Il y a quelques années, Aller à Paris avec un livre dans la poche, livre pourtant écrit par une Chinoise résidant aux États-Unis, est devenu un véritable best-seller.

 

Dans la culture quotidienne, la référence à la France reste omniprésente. Le soft power français est reconnu par les Chinois qui tentent de jouer un rôle similaire. L’introduction en Chine de la littérature française et d’autres produits culturels change, ou au moins complémente, une vision partiale de la France comme pays de produits de luxe et de bons vins, et hisse la France au niveau de grand pays culturel, capable de réfléchir sur les problèmes actuels. Ce qui constitue un fondement solide pour des échanges sur un pied d’égalité entre la Chine et la France. Le seul regret, c’est peut-être que pour diverses raisons, le cinéma français n’a toujours pas pu trouver en Chine le public qu’il mérite. Domaine dans lequel nous souhaitons des améliorations lors de cette année privilégiée du 55e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France.

 

*DONG QIANG est doyen du Département de français de l’université de Beijing. Lauréat du Grand Prix de la Francophonie décerné par l’Académie française, il est fait Chevalier de la Légion d’honneur en 2015.

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