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Connaître le monde pour se connaître soi-même

2018-03-13 10:22:00 Source:La Chine au présent Author:ZHENG RUOLIN*
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En 1988, l’auteur visite la place Tian’anmen avec son fils,
avant de partir poursuivre ses études en France.
Il y a quarante ans, en 1978, je n’étais encore qu’un simple ouvrier travaillant dans une usine à Shanghai. À cette époque, la porte d’accès aux pays étrangers me paraissait encore plus lointaine que celle du paradis. J’avais déjà entendu parler de la République française, mais uniquement parce que j’avais pour père Zheng Yonghui, un illustre traducteur littéraire qui parlait couramment le français. Mon père était né au Vietnam (anciennement sous contrôle de l’empire colonial français), mais très jeune, il était arrivé à Shanghai, puis avait poursuivi ses études dans cette ville à l’université sino-française de l’Aurore. Depuis l’enfance, il se passionnait pour la littérature française et achetait des piles d’ouvrages littéraires français. Alors, en 1978, à une période où il n’avait pas de travail, il eut tout le loisir de « jouer l’interprète » des classiques français pour ses trois enfants, moi, y compris.
 
L’auteur apparaît dans un journal français.

 

En 1979, j’ai fait le choix d’apprendre le français à l’université. À l’époque, j’avais en tête de marcher dans les pas de mon père et d’entretenir la flamme des échanges culturels sino-français. À ce moment-là, j’ai commencé à traduire en chinois des œuvres littéraires françaises pour m’entraîner. Mais très vite, j’ai été coi face à la difficulté de la tâche. Traduire n’est pas chose facile. C’est un exercice qui non seulement demande de la persévérance, de la patience et de la détermination, mais exige aussi de vives compétences linguistiques et un haut niveau d’instruction, sans oublier le plus important, à savoir une compréhension approfondie de la France.

 

Après l’obtention de mon diplôme universitaire en 1983, je me suis orienté vers le monde de la presse et je suis devenu journaliste pour Le Quotidien de la Jeunesse de Chine. Ce journal, plein d’ambition, projetait d’installer un bureau de correspondance à Paris. Évidemment, comme j’étais alors l’unique journaliste francophone au sein de l’équipe de rédaction, c’était moi le candidat tout désigné pour partir à la capitale française.
Suite au désaccord entre la France et les États-Unis au sujet de
la guerre en Iraq, Zheng Ruolin est le premier journaliste étranger
auquel M. Védrine, alors ministre français des Affaires étrangères,
ait accordé une interview. La France avait critiqué publiquement
l’unilatéralisme proposé par les états-Unis.

 

Premiers pas à l’étranger

 

En 1988, pour la première fois de ma vie, je suis allé en France. Le Club des jeunes de l’UNESCO m’avait invité à venir rédiger un livre traitant de l’UNESCO et de la jeunesse, car l’UNESCO avait l’intention de propager son objectif et de promouvoir ces « Clubs des jeunes » en Chine. À l’époque, il était extrêmement rare pour un Chinois de partir à l’étranger.

 

Je suis resté trois mois en France, le temps de mener des interviews et d’avoir un bref aperçu du pays. C’était une grande première pour moi : première fois que je sortais de mon pays, première fois que je foulais le sol européen et première fois que je découvrais de mes propres yeux un pays développé ! Il faut bien admettre qu’en 1988, le fossé entre la Chine et la France était démesuré ! Citons quelques chiffres en exemple : cette année-là, mon salaire mensuel s’établissait à seulement 56 yuans, l’équivalent de 47 francs, alors que le revenu minimum en France dépassait 4 000 francs ! Mais j’ai été moins choqué par l’écart sur le plan matériel que par l’écart sur le plan intellectuel. À cette époque, en Chine, Internet et la presse écrite privée n’existaient pas encore. Alors, à mon arrivée en France, j’ai immédiatement été frappé par la richesse et la diversité des publications françaises, en particulier par les publications non gouvernementales, et même anti-gouvernementales. J’étais sidéré !

 

Cela m’a donné envie d’aller étudier en France. Et j’ai eu cette opportunité grâce au quotidien Wen Hui Bao basé à Shanghai, auprès duquel j’ai décroché une bourse d’étude. Par conséquent, en 1988, je suis retourné en France pour intégrer la célèbre école de journalisme CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes), située rue du Louvre à Paris. Il s’agit d’une école privée et payante, et autant dire que ma bourse à l’époque couvrait tout juste mes frais de subsistance. Toutefois, nous étions parvenus à un accord, l’école et moi : comme j’étais le tout premier étudiant chinois qu’elle accueillait, j’ai proposé de fonder un club chinois, où j’organiserais des conférences gratuites à propos de la Chine ; en contrepartie, l’école m’exemptait de mes frais de scolarité. Pour être honnête, en ce temps-là, peu de Français s’intéressaient à la Chine. De ce fait, sur toute mon année d’étude, je n’ai tenu qu’une seule conférence.

 

Fin 1989, alors que mon séjour d’étude à l’étranger touchait à sa fin, une maison d’édition française, La Découverte, est venue me trouver. À ce moment-là, elle s’apprêtait à publier une collection intitulée L’État du Monde, qui comporterait un livre sur la Chine, baptisé L’État de la Chine. Le rédacteur en chef d’alors, Pierre Gentelle, m’a invité à écrire un chapitre sur les médias chinois, ce que j’ai fait un peu hâtivement. À franchement parler, je ne comprenais ni la France, ni la Chine à l’époque. En vérité, je trompais les lecteurs français.

 

Mais encore une fois, en ce temps-là, combien de personnes dans le monde (en comptant les Chinois) comprenaient la Chine ? Vingt ans plus tard, j’ai relu ce livre, L’État de la Chine, et j’ai remarqué que quasiment tous les sinologues les plus réputés aujourd’hui avaient travaillé sur ce livre, ce qui signifie que cet ouvrage d’antan était déjà arrivé au niveau ultime atteint par les recherches françaises sur la Chine. Mais je dois préciser que, dans ce livre, presque toutes les prédictions formulées sur le développement futur de la Chine ont été démenties par les faits. Cependant, ce n’est pas de la faute de Pierre Gentelle, mais plutôt de la « faute » de la Chine : qui aurait pu croire que ce pays deviendrait la deuxième économie du monde une vingtaine d’années plus tard ? D’ailleurs, je n’ai jamais vu un seul sinologue français pronostiquer cette remontée.
 

 

Pour une compréhension objective de la Chine

 

À la fin de l’année 1990, j’ai enfin vu mon vœu exaucé puisque j’ai été envoyé à Paris comme correspondant permanent pour Wen Hui Bao. À cette époque, les Chinois avaient une connaissance extrêmement limitée du monde extérieur, y compris de la France. Une dizaine de correspondants chinois seulement étaient installés de manière permanente en France, et le nombre de correspondants français en Chine était encore plus faible. On pourrait dire que ces deux pays s’observaient l’un l’autre « à travers un trou de serrure » qui les empêchait d’avoir une vue d’ensemble. À mesure que s’approfondissait ma connaissance de la France, je disposais d’un cadre de référence relativement fiable pour établir une comparaison avec mon propre pays. Progressivement, j’ai commencé à mieux me connaître moi-même et je me suis rendu compte que je connaissais très peu de choses sur mon pays. La Chine se traduit par une réalité très complexe, avec sa population multiethnique, son histoire tourmentée, son territoire immense, sa société composite… Pas facile pour nous, les Chinois, de connaître la Chine !

 

À Paris, peu à peu, j’ai fait la connaissance de la grande majorité des sinologues qui avaient rédigé des articles dans L’État de la Chine. Je citais souvent leurs points de vue dans mes reportages d’ailleurs. Mais bientôt, je me suis rendu compte qu’ils se contentaient de critiquer la Chine à tout va, de manière subjective puisqu’en réalité, ils ne connaissaient pas ce pays et ne le comprenaient pas du tout. Certains parmi eux avaient voyagé en Chine, pour une courte durée seulement ; d’autres n’étaient jamais partis en Chine ou y étaient partis des années plus tôt et n’y avaient pas remis les pieds ; d’autres encore, même s’ils résidaient en Chine, n’arrivaient pas à se défaire de leurs préjugés sur ce pays. Notons qu’il s’agit d’un problème courant chez les sinologues français. En résumé, leurs compétences en langue chinoise sont très limitées et leur compréhension de la réalité chinoise l’est encore plus. Pour couronner le tout, ils s’appuient outre mesure sur ceux qu’ils nomment les « dissidents » exilés en Occident ou à Hong Kong pour tenter de connaître la Chine. Résultat : ils n’ont jamais réussi à saisir l’essentiel. Et l’essentiel, c’est que la Chine a pris son essor sur la « voie rapide » de l’industrialisation. Ces dernières années, elle s’est développée à un taux de croissance relativement élevé. Ce pays autrefois très en retard sur la France a subi une transformation rapide et a pris la place de deuxième économie du monde, produisant aujourd’hui 11 000 milliards de dollars de richesses (à titre de comparaison, le PIB de la France s’élève à 2 420 milliards de dollars).

 

À ce moment-là, afin d’aider les lecteurs français à comprendre la Chine en toute objectivité, je me suis remis à rédiger des articles au sujet de mon pays natal dans les médias français. Autour de 2005, j’ai fait la rencontre du rédacteur en chef et du directeur de publication de Jeune Afrique, respectivement Jacques Bertoin et Béchir Ben Yahmed. À l’époque, les relations officielles entre la Chine et la France étaient particulièrement étroites, suite au « non » du président Chirac à la guerre en Iraq. Cependant, j’ai observé que les médias de masse français s’obstinaient à présenter la Chine des années 1990 dans leurs reportages. Quand j’ai découvert que les Français étaient, comme qui dirait, « peu instruits et mal renseignés » sur la Chine contemporaine, j’en fus profondément attristé. Comme le dit le vieux proverbe chinois : « Les relations entre deux pays trouvent racine dans l’amitié entre les peuples ». Et cette « amitié entre les peuples » implique évidemment la compréhension mutuelle. J’ai alors commencé à écrire délibérément des articles à propos de la Chine dans l’hebdomadaire Jeune Afrique et le mensuel La Revue pour l’intelligence du monde. Je suis très reconnaissant envers mes chers amis, Renaud de Rochebrune et Jacques Bertoin, ainsi que leur prédécesseur Béchir Ben Yahmed, de m’avoir offert cette opportunité. Ils ne partagent pas toujours mon point de vue, mais ils reconnaissent que mes articles s’appuient sur des faits, des faits dont les grands médias français font volontairement abstraction, et qui vont même parfois à l’encontre du « politiquement correct », mais ils ont toujours garanti ma « liberté d’expression ». Un jour, dans un article, j’ai souligné qu’une centaine de millions de Chinois croyaient en une religion, quelle qu’elle soit (non seulement les trois grands courants que sont le catholicisme, le bouddhisme et l’islam, mais aussi le taoïsme traditionnellement implanté en Chine), soit un nombre supérieur au décompte des membres du Parti communiste chinois (PCC). À l’époque, cette affirmation avait jeté un pavé dans la mare de l’opinion publique française, car j’apportais clairement la preuve que la Chine est un pays qui respecte la liberté religieuse. Le Monde avait également enquêté spécifiquement sur ce sujet, rapportant en fin de compte que mon article disait vrai.
 

 

Promouvoir la compréhension mutuelle

 

À force d’écrire des articles sur la Chine, je me suis fait un nom dans la sphère médiatique française. De même, certains auteurs écrivant des bouquins sur la Chine ont commencé à citer des faits et opinions que j’exposais dans mes articles. C’est pourquoi en 2008, lorsque des troubles ont éclaté à Lhassa, l’émission Kiosque diffusée sur TV5 Monde ainsi que d’autres programmes télévisés assez connus m’ont invité à livrer le point de vue chinois vis-à-vis de ces troubles et des Jeux Olympiques de Beijing. À l’époque, j’étais l’un des rares Chinois à faire des apparitions régulières à la télévision française. Mes interventions pour présenter la réalité chinoise ont influencé un grand nombre de téléspectateurs français. Parallèlement, j’ai commencé à être convié par des universités ou des organisations non gouvernementales à tenir des conférences sur divers sujets en lien avec la Chine.

 

Plus j’approfondissais ma compréhension de la France, plus je constatais et confirmais que les trois principaux canaux via lesquels les Français s’informent sur la Chine (à savoir, les médias de masse, les livres et les films) sont fondamentalement inondés d’informations négatives à propos de la Chine, tandis que les faits objectifs sont souvent négligés. Cela m’a donné l’idée de rédiger un livre. Après trois ans de travail, j’ai achevé mon ouvrage Les Chinois sont des hommes comme les autres. Pour mon plus grand bonheur, tous les exemplaires du premier tirage se sont écoulés en moins de trois mois. Au moins, j’ai apporté ma pierre à l’édifice de la compréhension mutuelle entre la Chine et la France.

 

Je dois avouer que mon livre a remporté un certain succès, grâce à un facteur clé : je connais trop bien le niveau de connaissance de l’opinion publique française à l’égard de la Chine. Je vais prendre cet exemple très simple : les Français condamnent souvent la Chine d’être une « dictature » gouvernée par un parti unique. Après avoir mené des recherches approfondies sur la France, j’ai fini par comprendre qu’il était tout à fait naturel d’avoir cette idée, étant donné que les partis politiques français, à défaut de défendre les intérêts de tout le peuple, se font les « porte-parole de certaines couches sociales ». Par exemple, lorsque le Parti socialiste dirigé par le président Hollande était au pouvoir, il s’apparentait au parti de la classe moyenne française. Et ce parti politique ne comptant que 200 000 adhérents commandait 66 millions d’habitants : n’est-ce pas une situation de « parti unique » dans l’esprit des Français ? (À savoir que le parti La République en marche de l’actuel président Macron rassemble un peu plus d’adhérents, mais 400 000 tout au plus). Dans ce contexte, la France a besoin de partis d’opposition. Mais ce que les Français oublient, c’est que le PCC est un parti qui totalise plus de 89 millions de membres officiels s’acquittant de leur cotisation, qui défend les intérêts de tout le peuple chinois. À eux seuls, les membres du PCC comptent pour 8% de la population chinoise adulte. Ajoutons que, parallèlement au PCC au pouvoir, il existe en Chine beaucoup de partis démocratiques qui participent aux affaires et aux discussions politiques, constituant ainsi une démocratie consultative aux caractéristiques chinoises. En comparaison, en France, les membres de tous les partis politiques confondus ne représentent que 1% de la population adulte du pays. Au bout du compte, qui est l’exemple en termes de représentativité ? Mes recherches m’ont permis de mieux comprendre les avantages et les inconvénients respectifs du modèle chinois caractérisé par son parti unique et du modèle français caractérisé par l’alternance des partis au pouvoir. Ainsi, j’ai pu présenter le PCC au peuple français en faisant preuve de plus d’objectivité.

 

Un jour, j’ai abordé avec mon père la question suivante : finalement, comment faire pour que les peuples chinois et français se connaissent et se comprennent ? Mon père a prononcé cette phrase, que j’ai toujours vue comme un soutien et un encouragement : « Il faut connaître autrui pour se connaître véritablement soi-même. Seulement, il faut laisser à autrui la possibilité de nous connaître. C’est quelque chose qui est dix fois, vingt fois plus difficile que de s’efforcer de connaître l’autre. Nous devons donc déployer dix fois, vingt fois plus d’efforts pour y parvenir… »

 

 
Zheng Ruolin, aujourd’hui célèbre journaliste, écrivain et traducteur, nous conte la naissance de son attachement à la langue de Molière et à la France, sa première expérience à l’étranger, son analyse des reportages sur la Chine dans les médias français et son combat pour la compréhension mutuelle sino-française.
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