Dans Le Passeur de rêves, Zhu Yongxin utilise la poésie comme moyen d’exprimer une pensée pédagogique qu’il a élaborée au cours des quarante dernières années. Derrière la simplicité des textes émerge l'une des expériences pédagogiques majeures de la Chine contemporaine. La Nouvelle Éducation est un mouvement qui place au cœur de l'école la lecture, la formation des enseignants et le bonheur d'apprendre.
« L’éducation est un poème. Son titre est Avenir. » Placée au seuil du Passeur de rêves, cette phrase pourrait être lue comme une simple métaphore. En fait, celle-ci est la clé de l’œuvre de Zhu Yongxin. Pour lui, la poésie n’est pas un ornement du discours pédagogique ni une échappée hors du réel. Elle est la manifestation sensible d'une pensée qui n'a jamais séparé la recherche, l'action publique et l'expérience quotidienne des écoles.

Né en 1958 dans la province du Jiangsu, Zhu Yongxin fait partie de la génération qui a connu la reconstruction du système universitaire chinois et la réinstauration du gaokao en 1977. Il est professeur, chercheur, historien des idées éducatives, ancien vice-maire de Suzhou en charge de l'éducation et acteur des politiques publiques. Il poursuit une même interrogation : comment l'éducation peut-elle permettre à chaque personne de mener une existence plus libre, plus cultivée et plus pleinement humaine ?
C'est dans cette optique qu'il fonde, en 2000, le mouvement de la Nouvelle Éducation (新教育实验). Né d'une seule école, il regroupe aujourd'hui plus de 11 000 établissements et concerne des millions d'élèves et d'enseignants, notamment dans les territoires ruraux ou éloignés. Cette diffusion exceptionnelle en fait l’une des principales expériences contemporaines de transformation scolaire en Chine.
Changer la culture éducative
Pour le lecteur français, le terme « Nouvelle Éducation » peut faire penser aux pédagogies de John Dewey, de Maria Montessori, d’Ovide Decroly ou de Célestin Freinet. Nous pouvons même y déceler certaines ressemblances telles que : l’attention portée à l’enfant, l’apprentissage par l’expérience, la coopération et le refus d’une transmission mécanique des connaissances.
Cependant, la Nouvelle Éducation chinoise ne se laisse pas pour autant définir comme une adaptation d’un modèle occidental. Elle s’appuie sur la tradition philosophique chinoise selon laquelle apprendre signifie à la fois étudier le monde et se transformer soi-même. De Confucius à Tao Xingzhi, l’éducation n’est jamais une simple transmission de connaissances, c’est une formation de la personne et une responsabilité envers la communauté.
Zhu Yongxin continue cet héritage en le plaçant au cœur des réalités du XXIe siècle. Sa démarche n’a pas pour but de remplacer les programmes ni d’imposer une méthode uniforme. Elle repose sur une hypothèse plus profonde : les réformes administratives ne produisent des effets durables que lorsqu’elles s’accompagnent d’une transformation de la culture éducative.
L’école ne doit donc pas être conçue comme une institution isolée. Elle s'inscrit dans un écosystème qui réunit élèves, enseignants, familles, bibliothèques, chercheurs, collectivités et responsables publics. La Nouvelle Éducation utilise le terme « communauté éducative » et non pas système scolaire.
L’enseignant, apprenant en premier
Cette transformation commence par la formation des enseignants. Pour aider les élèves à grandir, les enseignants doivent continuer eux-mêmes à lire, à écrire, à réfléchir et à apprendre. Le “modèle de croissance des enseignants” s’appuie sur trois pratiques complémentaires : la lecture professionnelle, l’écriture réflexive et l’échange entre pairs. L'enseignant n'est plus seulement celui qui sait. Il est celui qui est encore en chemin. Ses lectures, ses carnets et le partage de son expérience font partie intégrante de sa formation.
Cette conception répond à une difficulté qui dépasse de loin la Chine. Dans bien des pays, le métier d’enseignant connaît une crise d’attractivité, de reconnaissance et de fidélisation. Selon l'UNESCO, le monde aura besoin de 44 millions d'enseignants supplémentaires d'ici à 2030. Dans ce cadre, Zhu Yongxin rappelle qu’aucune réforme scolaire ne peut aboutir durablement si les enseignants sont cantonnés à un rôle d’exécutants.
En 2022, son approche lui a valu le prix Yidan pour le développement de l’éducation. Aujourd’hui, les programmes créés grâce à ce soutien poursuivent la Nouvelle Éducation en développant la formation professionnelle et la coopération entre enseignants, notamment dans les territoires ruraux.
Lire pour élargir son existence
La lecture est l’autre grande pierre angulaire du mouvement. Pour Zhu Yongxin, ce n’est pas seulement une compétence nécessaire à la réussite scolaire. C’est une expérience de transformation intérieure.
Lire, c’est avoir accès à d’autres vies, à d’autres temps, à d’autres mondes culturels. Le lecteur apprend à sortir de son propre point de vue, à accepter la complexité et à participer au dialogue entre les générations. La lecture développe donc tout autant l'intelligence que la conscience.
Cette idée prend une importance particulière à l’heure des plateformes numériques et de l’intelligence artificielle. L'accès immédiat à l'information ne garantit ni l'attention, ni la compréhension, ni la construction d'une vie intérieure. Savoir une réponse, ce n’est pas savoir habiter un texte. La lecture lente, l’écriture personnelle et la discussion des œuvres sont alors des pratiques de résistance à la fragmentation de l’attention.
Dans les écoles de la Nouvelle Éducation, les élèves et les enseignants lisent et écrivent ensemble, les familles participent aux pratiques de lecture et les bibliothèques se transforment en lieux de vie. Le livre fait ainsi le lien entre l’école et la maison, entre l’expérience individuelle et la culture commune.
Une vie heureuse et pleine d'éducation
Toute la philosophie de Zhu Yongxin se résume en une formule : 过一种幸福完整的教育生活, « vivre une vie éducative heureuse et pleinement accomplie ».
Le bonheur, xingfu (幸福), n’a rien ici ni du confort ni de l’absence d’exigence. C’est la joie que l’on ressent quand l’étude, la découverte, la création et la relation aux autres donnent un sens à l’existence. Le terme wanzheng (完整) évoque quant à lui une plénitude qui associe les dimensions intellectuelle, morale, physique, esthétique et pratique de la personne.
Cette conception refuse deux dérives : l’école exclusivement tournée vers les examens et la pédagogie du bien-être qui dissocie l’épanouissement de l’effort intellectuel. Chez Zhu Yongxin, bonheur et exigence vont de pair. La joie d'apprendre vient de la possibilité de progresser, de comprendre et de participer à une œuvre commune.
Ainsi la Nouvelle Éducation est moins une méthode qu'une anthropologie : l'enfant est une personne avant d'être élève, l'enseignant reste apprenant et l'école est une communauté culturelle avant d'être une organisation administrative.
La poésie en tant que passage
Pourquoi un nouveau recueil de poèmes et non un traité pédagogique ? Certaines réalités éducatives échappent aux statistiques, comme par exemple : le moment où un enfant découvre qu’il peut penser par lui-même, la confiance qu’un enseignant fait renaître, ou encore l’émotion d’une première lecture.
Dans Le Passeur de rêves, la poésie rend ces moments visibles. Elle ne remplace pas la recherche et l’évaluation, elle rappelle ce qu’elles peuvent laisser de côté. Les travaux sur la Nouvelle Éducation commencent à montrer ses effets sur les apprentissages, le bien-être et le développement professionnel des enseignants, tout en ouvrant la voie à de nouvelles recherches comparatives.
La France et la Chine n’ont ni la même histoire scolaire ni les mêmes institutions. Mais elles se heurtent à des interrogations communes : comment conserver l’envie d’apprendre? Faut-il redonner confiance aux enseignants ? Comment éduquer des intelligences capables de penser au milieu d'un flot d'informations ?
Pour ces problèmes, Zhu Yongxin ne propose pas un modèle à reproduire. Il ouvre une voie. Il souligne également que la richesse d’un système éducatif repose sur sa capacité à faire grandir les individus et à transmettre des raisons d’espérer.
Un passeur de rêves ne dicte pas aux autres le rêve qu’ils devraient viser. Il crée les conditions pour qu'ils découvrent le leur.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.