
Par YUAN YUAN*
Sans le moindre caféier en vue, la ville de Kunshan (Jiangsu) est parvenue à bâtir à partir de rien une filière du café pesant 100 milliards de yuans. Une véritable prouesse pour une région dépourvue de toute tradition agricole dans ce domaine.
Située au cœur de la Ceinture économique du Changjiang, à seulement vingt minutes de train à grande vitesse de Shanghai, Kunshan est depuis longtemps réputée comme un bastion de l’électronique. À son apogée, un ordinateur portable sur trois dans le monde sortait de ses usines. Aujourd’hui, la ville porte le nouveau titre de plaque tournante internationale du café en Chine. Elle traite et torréfie 60 % des grains de café du pays, de quoi produire dix milliards de tasses par an.
La ville abrite plus de 600 établissements recensés, un chiffre remarquable pour une agglomération de cette taille. Le café s’y est si bien ancré qu’il fait désormais partie intégrante de la culture locale.
Bâtir une filière caféière
Aujourd’hui âgé de 48 ans, Yu Congjie est à la fois témoin et acteur de l’essor fulgurant du café à Kunshan. Il y a onze ans, il a quitté la stabilité de la fonction publique pour le chemin incertain de l’entrepreneuriat.
Après une année entière passée à étudier méthodiquement l’univers du café, il devient en 2015 l’un des premiers formateurs certifiés du pays et ouvre sa propre enseigne dans la foulée. Mais la réalité du marché le rattrape vite. « À l’époque, les grandes chaînes dominaient ; le café de spécialité et les cafés indépendants étaient des concepts étrangers au consommateur moyen », confie-t-il au Suzhou Daily.
Cette année-là, le taux de survie national des cafés indépendants stagnait à 4 %, et de nombreux habitants de Kunshan avaient du mal à distinguer un café filtre d’un café instantané. Sans se décourager, M. Yu organise des ateliers d’initiation accessibles, éduquant patiemment les palais et construisant une clientèle fidèle à partir de rien.
Pour se démarquer et ancrer sa marque dans la ville, il décide d’injecter une touche de patrimoine local dans ses produits. Il s’inspire des dialectes régionaux et de l’opéra Kunqu – l’un des plus anciens arts scéniques de Chine, originaire de Kunshan – pour concevoir ses emballages. Un coffret thématique sur les dialectes a vu le jour, contenant dix sachets de café filtre, chacun orné d’une expression locale accompagnée de sa transcription phonétique en pinyin et de sa traduction anglaise. Une gamme sur l’opéra Kunqu a également été créée, avec dix illustrations de personnages, chacune liée à une torréfaction spécifique. Au dos de chaque sachet, un code QR permet aux amateurs d’écouter un air traditionnel tout en dégustant leur café.
Au rythme de l’essor de la filière locale, M. Yu s’appuie sur les infrastructures logistiques de la ville pour s’approvisionner en grains de qualité auprès de fournisseurs mondiaux. La multiplication des cafés dans la ville a élargi son influence, en phase avec l’expansion du secteur.

Un stand de café dans la zone touristique de Mingjingdang, à Kunshan, le 4 mai 2026
Aujourd’hui vice-président de l’Association du café de Kunshan, il joue un rôle clé dans le perfectionnement de l’écosystème local. En 2024, il a mené l’initiative de transférer les finales nationales du concours ABrC de café filtre, qui se tenaient jusqu’alors dans une grande métropole du delta de la rivière des Perles, vers le village de Jijiadun à Kunshan. Une première en Chine pour une compétition de cette envergure en milieu rural.
Le parcours de M. Yu, de pionnier solitaire du café filtre à leader de la culture caféière en milieu rural, reflète la trajectoire exceptionnelle de Kunshan, passée d’un désert du café de spécialité à un acteur majeur du commerce national.
« L’approche de Kunshan pour développer son secteur du café reprend exactement le modèle qui a bâti son empire électronique dans les années 1990 », explique Shao Zhiqiang, directeur adjoint du Bureau de gestion de la zone intégrée de libre-échange de Kunshan, à l’International Business Daily.
À l’époque, rappelle-t-il, les techniciens de la ville avaient démonté un ordinateur portable composant par composant. En répertoriant les milliers de pièces qui n’étaient pas fabriquées localement, ils ont ciblé très exactement les investissements nécessaires. La ville a réappliqué cette même rigueur au marché du café.
Après avoir passé la chaîne de valeur du café au crible, Kunshan a identifié son point d’ancrage stratégique : le stockage des grains de café vert. « Autrefois, sans installations spécialisées pour gérer les niveaux d’humidité stricts qu’exigent les grains verts, la plupart des cafés importés arrivaient sous forme de produits déjà transformés », souligne M. Shao.
Pour résoudre ce problème, Kunshan a lancé en 2022 la construction d’un centre de stockage et de distribution dédié aux grains de café, et a ouvert l’année suivante le premier entrepôt chinois standardisé et professionnel pour grains verts. À partir de cette base, la ville s’est rapidement développée dans la torréfaction, le commerce de plateforme et la vente au détail de marques. Le pari s’avère payant : Starbucks y installe sa principale usine de torréfaction en Chine, rapidement imité par les géants du secteur comme Luckin Coffee.
L’ensemble de la chaîne d’approvisionnement fonctionne en synergie. Les douanes de Kunshan ont mis en place des procédures de dédouanement sur mesure pour le café importé, permettant à 90 % des grains verts entrant dans la zone d’être dédouanés sur simple déclaration, réduisant considérablement les délais d’attente. Une fois dédouanés, les grains sont acheminés directement vers des entrepôts de stockage climatisés de pointe et peuvent être livrés dans n’importe quelle usine de torréfaction locale en moins de trente minutes dès réception d’une commande.

Un client récupère sa commande dans un café aménagé au sein d’une ancienne usine, à Kunshan, le 1ᵉʳ avril 2026.
Plus qu’une tasse de café
Pour Ma Junxia, tenir un café dans la nouvelle « capitale chinoise du café » dépasse largement la simple vente de boissons. Originaire de Kunshan, il a débuté en 2019 par un modeste atelier de café, guidé par la seule passion. Aujourd’hui, il voit ses établissements comme un lieu de vie et de transmission, proposant notamment des formations professionnelles sur mesure à ceux qui souhaitent maîtriser l’art du café.
« J’ai grandi dans la vieille ville, j’entretiens donc un lien profond avec ce quartier », confie-t-il au Suzhou Daily. C’est donc tout naturellement au cœur du centre historique qu’il a implanté ses trois établissements. Ces dernières années, le quartier a vu fleurir de nouveaux coffee-shops, chacun apportant sa propre touche, mêlant convivialité et créativité.
Ce qui n’était qu’une petite équipe de quelques personnes est devenu une entreprise de plus de soixante salariés, dotée de sa propre unité de torréfaction. Aujourd’hui, sa marque fournit en grains torréfiés et en conseil technique plus de 100 cafés locaux et plus de 1 000 établissements indépendants à travers la Chine. L’entreprise a également formé plus de 100 étudiants, dont beaucoup ont lancé leur propre affaire ou se sont construit une carrière dans le secteur.
À bien des égards, l’ascension de Ma Junxia reflète celle de Kunshan. De la torréfaction des grains verts à la formation des baristas en passant par la gestion de la vente au détail, il a patiemment construit un écosystème complet où chaque maillon de la chaîne d’approvisionnement renforce le suivant.
*YUAN YUAN est journaliste à Beijing Information.