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Les relations économiques France-Chine — Interview exclusive de Javier Gimeno, président de la CCIFC

2019-03-04 16:17:00 Source:La Chine au présent Auteur:JULIEN BUFFET
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Javier Gimeno
 
JULIEN BUFFET, membre de la rédaction
 
Observateur et acteur averti de la vie économique chinoise et française depuis de nombreuses années, Javier Gimeno nous livre son analyse sur le nouveau modèle économique chinois et ses implications pour la France et le monde.

 

Comment a évolué l’environnement commercial en Chine depuis 1964 ?

 

Pour une large majorité de la communauté d’affaires française en Chine, les relations diplomatiques entre la France et la Chine sont solides, fluides et fructueuses. Notre conviction est aussi qu’elles se sont enrichies progressivement depuis leur rétablissement en 1964, et ont fait de nos deux pays des grands et loyaux partenaires.

 

En revanche, je dirais que, pour ces entreprises et leur mode de relation avec l’État chinois, les changements principaux observés depuis ces dernières années sont en essence deux : d’une part, l’amélioration de la situation en termes de gouvernance. De l’autre, l’accélération de quelques réformes que nous jugeons fondamentales, telles que la réduction des surcapacités industrielles, le renforcement du système financier, l’intensification de la démarche environnementale, et enfin la transformation du modèle économique chinois avec un rôle de plus en plus crucial de la technologie, de l’innovation et du digital. Ces réformes sont en train de métamorphoser profondément la Chine, et elles conviennent mieux au développement et à la croissance des entreprises françaises dans ce pays. À l’évidence beaucoup a été fait ces dernières années.

 

Quel est le bilan de l’Exposition internationale d’importation de Chine (CIIE)?

 

La Chambre de Commerce et d’Industrie Française en Chine (CCIFC) tire un bilan positif de la CIIE 2018, et ceci sur deux plans principaux. Le premier est politique et symbolique car, en effet, la CIIE a permis d’afficher l’image et la volonté d’une Chine ouverte au monde, souhaitant accueillir les entreprises étrangères dans ce pays. Il s’agit d’un message très positif, capital, qu’il fallait délivrer au moment où les risques d’une marche arrière dans la globalisation et d’un retour vers le protectionnisme étaient au plus haut. Le deuxième plan est purement économique, celui de l’intensification des flux commerciaux entre la France et la Chine, bien qu’au moment où je vous parle, il soit encore trop tôt pour pouvoir l’évaluer avec précision.

 

Ceci étant dit, il convient aussi de souligner que, pour la plupart des entreprises françaises en Chine, le modèle stratégique n’est plus depuis longtemps celui des importations au départ de la France, mais celui de l’enracinement profond de nos entreprises dans ce pays. En substance, ceci veut dire développer et produire sur le sol chinois les produits et services destinés aux marchés locaux.

 

C’est ainsi que, pour une majorité d’entre nous, les importations ont été un bon moyen pour démarrer notre présence sur le marché chinois ou pour compléter nos gammes de produits dans ce pays. Mais à terme, la volonté de la plupart de nos entreprises est de localiser en Chine nos outils et nos moyens de production.
 
16 janvier 2019, cérémonie célébrant la reprise des importations de bœuf français en Chine, à Beijing

 

Comment jugez-vous le climat d’investissement en Chine ?

 

Je constate une certaine inquiétude des milieux d’affaires étrangers en Chine, y compris de la communauté des entreprises françaises dans ce pays. Les raisons de cet état d’esprit sont bien connues : d’une part, les difficultés générées par les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis. De l’autre, le ralentissement du rythme de la croissance économique chinoise, avec un certain affaiblissement de la vigueur de la consommation privée, et les difficultés significatives qu’en 2018 certains secteurs très importants ont expérimentées ; je pense notamment à l’industrie automobile.

 

À moyen et long terme, ma vision de la Chine reste très positive, et ceci en raison des grandes tendances de fond que continueront à porter le pays tout au long des 10 ou 20 prochaines années. Sans aucun doute, ces leviers robustes seront porteurs de prospérité et de croissance : la poursuite du processus d’urbanisation et l’exécution des programmes d’infrastructures, l’élargissement des classes moyennes avec leurs nouveaux comportements en termes de consommation, la démarche vers une civilisation/société verte, la digitalisation croissante de la population chinoise, le poids grandissant de la technologie, de l’innovation et de la créativité…

 

Toutes ces tendances sont et demeureront favorables à la Chine, ainsi qu’aux entreprises françaises, comme Saint-Gobain qui, devront bâtir leur « Business Model » et leur stratégie autour de ces éléments d’avenir.

 

Quelle est votre analyse de l’élargissement de l’ouverture dans la finance ?

 

Cette ouverture sur ce domaine sensible de la finance reste modeste, mais elle est aussi indicative de la volonté du gouvernement chinois de commencer à marcher vers ce qui me paraît être la bonne direction.

 

Un certain nombre de facteurs économiques, notamment le ralentissement du rythme de la croissance, la baisse des investissements industriels étrangers et les pressions sur le yuan, ont généré le besoin d’attirer en Chine davantage de capitaux.

 

C’est peut-être pourquoi, depuis quelques mois, nous constatons que le processus a commencé à s’accélérer avec l’adoption de mesures intéressantes destinées à faciliter les investissements étrangers. Cette série de mesures est multiforme (fiscale, règlementaire, capitalistique, inclusion dans les indices de benchmark, etc.), et touche l’ensemble des acteurs impliqués dans l’investissement étranger en Chine (investisseurs institutionnel internationaux, indices benchmark, managers de fonds internationaux en Chine, banques et valeurs mobilières étrangères, entreprises internationales, etc.). D’autres nouvelles mesures sont encore attendues.

 

Si la Chine y voit clairement son intérêt, la démarche est aussi assez rationnelle pour le système financier mondial. Par exemple, la Chine est sous-représentée dans les investissements internationaux par rapport à son poids économique dans le monde. Et les investisseurs internationaux ne détiennent qu’environ 2 % des actions et obligations cotées en Chine.
 
17 avril 2018, Joy Space, premier pop-up shop du groupe JD à Shanghai, créé en partenariat avec L’ORÉAL

 

Les tensions sino-américaines se répercutent-elles positivement sur nos activités ?

 

Non, je ne pense pas que les tensions sino-américaines puissent avoir un impact positif sur nos marchés ou sur nos entreprises en Chine. Mais il est aussi sans doute vrai que pour une bonne partie d’entre elles, les conséquences de ces tensions commerciales restent, pour le moment, assez limitées.

 

Au fait, la majorité des entreprises membres de la CCIFC, et parmi eux Saint-Gobain, produisent en Chine le gros de ce qu’elles commercialisent dans ce pays. Dans le même sens de limitation des conséquences négatives, seulement une partie assez réduite de ce que nos entreprises produisent en Chine est exportée vers les états-Unis.

 

Ceci étant dit, si ces tensions venaient à durer, elles risqueraient fort de peser lourd sur le climat d’affaires et, inéluctablement, termineront par provoquer un retrait du niveau de confiance des investisseurs et des consommateurs. Les effets du ralentissement économique, qui inévitablement suivrait, termineraient, bien entendu, par impacter indirectement nos entreprises. Malheureusement, à l’heure actuelle nous ne sommes pas loin de tout cela. Donc je suis convaincu que le plus tôt sera trouvé un accord entre la Chine, les États-Unis et l’Union européenne, le mieux ce sera pour nous tous.

 

Quels sont les enjeux de la réforme de l’OMC ?

 

La réforme de l’OMC est une nécessité ressentie majoritairement depuis un certain temps par nos milieux d’affaires. Elle devrait permettre de rétablir les équilibres perdus, de clarifier et asseoir les grands principes de fonctionnement et enfin de rétablir la confiance entre les acteurs principaux.

 

Ces dernières années les tensions protectionnistes ont érodé l’idéal, auparavant largement souhaité, d’un commerce juste et équilibré à l’échelle mondiale. Pour ma part, je continue à y croire et, dans la mesure de mes modestes possibilités, à travailler pour y arriver. Oui, je crois fermement à un système de commerce mondial, global, au service du développement harmonieux et de la prospérité de l’ensemble de l’humanité.

 

Bien entendu, un tel système repose sur des éléments économiques, ainsi que sur les principes de la liberté d’entreprendre et de la libre et juste concurrence. Enfin, pour qu’un tel système soit durable et atteigne son but ultime de la prospérité collective, il est absolument nécessaire qu’il s’inspire et intègre les valeurs, qui sont d’ailleurs celles de la France, de la responsabilité sociale et du bien commun.

 

Comment voyez-vous l’avenir de l’initiative « la Ceinture et la Route » ?

 

Une fois que les infrastructures seront complétées, nos marches respectives – l’Europe pour les entreprises basées en Chine, mais aussi la Chine pour les entreprises opérant depuis l’Europe – deviendront plus accessibles en raison de la réduction significative des coûts logistiques que ces nouvelles voies du commerce mondial génèreront.

 

Cela aura pour effet une intensification des échanges et des flux commerciaux entre les deux zones, j’insiste, dans les deux sens. Ceci entraînera aussi, inévitablement, une intensification de la concurrence, là encore dans les deux directions.

 

À mes yeux, dans ce nouveau contexte, notre plus grand enjeu sera celui de la compétitivité de nos entreprises. Les entreprises compétitives profiteront pleinement de cette meilleure accessibilité logistique des marchés lointains. En revanche, celles qui ne le seront pas deviendront vulnérables.

 

Enfin il ne faut pas oublier que l’initiative « la Ceinture et la Route » est intimement connectée avec celui du « Made in China 2025 » dont l’objectif principal est précisément celui d’améliorer notablement la compétitivité des entreprises chinoises, et ceci par la voie de la technologie, du digital et de l’automatisation.

 

La France devrait prendre rapidement conscience de cet aspect fondamental des choses et réagir vite et avec vigueur pour assurer en Europe aussi la plus grande compétitivité des sociétés françaises et européennes.

 

Quelles sont les possibilités de coopération dans le nouveau modèle économique chinois ?  Quel seraient les résultats que la France et la Chine pourraient attendre d’une visite Xi Jinping à Paris ?

 

Dans le nouveau modèle économique chinois, l’innovation et la technologie auront une place prééminente. En ce sens, la collaboration entre les entreprises françaises et chinoises portera de plus en plus sur des éléments technologiques et de R&D. La technologie est aujourd’hui et demeurera à l’avenir le principal facteur de compétitivité et de différenciation des entreprises sur l’ensemble des marchés mondiaux. C’est pourquoi sur ce terrain toute forme de naïveté pourrait se payer très chère.

 

Étant donné cette convergence sur les aspects stratégiques, je dirais, au risque de simplifier les choses, qu’il ne reste plus qu’à faire, qu’à exécuter, à accélérer, à multiplier, enfin à articuler ce cadre et cette vision commune dans toute une multitude d’initiatives entrepreneuriales concrètes et précises. Certaines de ces initiatives existent déjà, mais il conviendrait d’intensifier et d’enrichir la démarche. La prochaine visite du président Xi en France pourrait être une excellente occasion pour avancer rapidement dans ce sens, plus pragmatique, plus portée vers l’action.

 

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