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Les montres, du luxe à l’obsolescence

2018-06-07 11:02:00 Source:La Chine au présent Author:WANG ZHUSHENG*
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En 1986, l’atelier de production de l’usine de montres no 3 de Shanghai
 
Juste avant le jour de l’an, mon fils m’a envoyé un message, me demandant ce que je voulais comme cadeau pour le Nouvel An. Mon fils venait de commencer à travailler, alors je savais qu’il n’avait pas beaucoup d’argent pour offrir des cadeaux. Donc je lui ai dit que je n’avais pas vraiment besoin de cadeau cette année. Ma réponse a semblé le décevoir. Pour lui remonter le moral, je lui ai dit qu’une montre me ferait plaisir. Quelques jours plus tard, j’ai reçu la montre, et je l’ai tout de suite adorée. C’était une belle montre, et elle coûtait plus de 1 000 yuans. J’ai alors décidé que je ne la quitterai plus.

 

Ma première montre
La fonction principale d’une montre est d’indiquer l’heure. Mais une montre peut aussi montrer le statut social et la richesse d’une personne. De nos jours, avec l’arrivée des smartphones, la montre ne semble plus être indispensable dans la vie quotidienne. Pour ceux qui en portent toujours une, la montre n’est en général qu’un simple accessoire, comme un bracelet ou bien une bague.

 

Avant les années 1980, les montres étaient perçues comme des objets de luxe en Chine. Une montre de marque chinoise coûtait environ 120 yuans, ce qui équivalait à six mois de salaire pour un travailleur moyen. Si c’était une montre importée de Suisse, cela revenait beaucoup plus cher.

 

Certaines personnes gardaient même leur montre sur leur poignet pour aller au lit. En hiver, ils remontaient leurs manches pour laisser apparaître leur montre. Quand ils voulaient savoir l’heure, ils balançaient le bras d’un geste exagéré pour rappeler aux gens qu’ils possédaient une montre.

 

Je me rappelle qu’avant de passer mes premiers examens pour entrer à l’université en 1982, notre professeur ne cessait de répéter qu’il fallait mieux gérer notre temps pendant l’examen, et que la meilleure manière de le faire était d’avoir une montre. Mais je venais d’une famille pauvre, et personne ne pouvait s’offrir un tel luxe dans ma famille. Voyant tous mes camarades avec leur montre au poignet, je me sentis envahi par la honte et la déception. Au final, j’ai échoué à l’examen, mais mes camarades qui avaient des montres ne s’en sortirent pas mieux.

 

L’année suivante, ma mère m’offrit une montre qui valait environ 30 yuans en utilisant presque toutes ses économies. Cette montre était large et disgracieuse, mais je pus enfin connaître l’heure. Je décidai de repasser l’examen d’entrée à l’université, cette fois-ci avec une montre. Je ne suis même pas sûr d’avoir regardé l’heure une seule fois.

 

La première montre que j’ai achetée avec mes propres moyens était une montre électronique qui coûtait 7 yuans. Elle n’était malheureusement pas étanche. Un jour, alors qu’il pleuvait, je rentrais sur un tracteur sans toit. Ma montre fut trempée, et comme je m’y attendais, elle ne fonctionna plus. Ma mère me gronda terriblement pour cette erreur stupide. Découragé, je m’enfouis sous ma couverture jusqu’à m’endormir, portant toujours ma montre cassée au poignet. Grâce à la chaleur de mon corps, l’humidité s’évapora et ma montre fonctionna à nouveau. Ce fût un succès de courte durée, étant donné que ma montre finit par ne plus s’activer, et que je savais qu’il n’y avait alors aucun moyen de la réparer. Après avoir commencé à travailler et à gagner correctement ma vie, je me suis acheté plusieurs montres, même si la plupart d’entre elles étaient peu chères. Et puis, comme tout le monde, j’ai fini par utiliser mon téléphone portable qui vint rapidement remplacer ma montre.
 
Trois grandes réalisations : la machine à coudre, la montre et la bicyclette
 

 

Un véritable trésor

 

La génération née dans les années 1950 et 1960 a été témoin d’énormes changements qui ont transformé le pays pendant la réforme et l’ouverture, changements qui ont touché plusieurs domaines tels que la politique, l’économie, l’éducation, la culture, les mœurs et les modes de vie. Le changement du rôle des montres en Chine est un reflet de ces transformations.

 

Je suis né dans une famille paysanne. Mes parents gagnaient un faible revenu pour faire vivre toute la famille. Ils étaient obligés d’emprunter de l’argent pour payer les frais scolaires et les livres d’école. À cette époque où beaucoup de gens n’avaient pas les moyens de s’offrir des objets comme des montres, écouter la radio était le meilleur moyen pour ne pas perdre la notion du temps.

 

Autrefois, les gens qui possédaient une montre étaient ceux qui avaient un travail ou ceux qui avaient une certaine renommée dans leur régions. C’était une époque où l’économie était planifiée, et tous les emplois étaient fournis par le gouvernement ou par les entreprises d’État. Les gens des campagnes appelaient tous ceux qui travaillaient pour le gouvernement ou pour les entreprises d’État les gongzuoren, littéralement « ceux qui travaillent ». Pour ceux sans travail ou sans argent, une montre de plus de 100 yuans n’était rien d’autre qu’un rêve. S’ils voyaient un des chanceux qui en possédaient une, la plupart des gens ne pouvaient que ressentir de l’admiration mêlée à de l’envie. Pour devenir riches et avoir assez d’argent pour s’offrir une belle montre et de beaux vêtements, les enfants de la campagne devaient être très bons élèves à l’école afin d’être acceptés à l’université, et ainsi devenir des gongzuoren. C’est d’ailleurs l’idée que mes parents m’ont mis dans la tête pour m’encourager à travailler assidûment à l’école.

 

À cette époque, dans les campagnes tout comme dans les villes, une montre, une bicyclette et une machine à coudre étaient les objets les plus désirés par les nouveaux mariés. Dans les régions rurales, si une famille pouvait posséder ne serait-ce qu’un ou deux de ces trois objets, les chances que leur fils puisse se marier étaient beaucoup plus grandes. Je me rappelle que dans notre village, il y avait un jeune homme qui s’était épris d’une fille. Ce jeune homme et cette fille avaient tous deux des sentiments l’un pour l’autre, et finirent par envisager de se marier. Cependant, les parents de la jeune fille exigèrent que le jeune homme achète une montre à leur fille. N’ayant pas réussi à rassembler suffisamment d’argent pour acheter la montre, le jeune homme n’eut d’autre choix que de mettre fin à leur relation. Ce genre d’histoire se produisait assez fréquemment à la campagne.

 

Les gens avaient même inventé des chansons humoristiques qui décrivaient à quel point ces trois objets étaient importants. Feige, Yongjiu et Fenghuang, qui étaient autrefois les marques de vélo les plus célèbres en Chine, tout comme l’étaient la marque Hudie pour les machines à coudre et la marque Shanghai pour les montres, reflétaient le niveau technique de l’industrie légère en Chine. Mais elles étaient surtout les symboles du bonheur pour les gens ordinaires.

 

Vers l’avenir

 

Depuis l’application de la réforme et de l’ouverture, la créativité des gens, qui avait été bridée pendant si longtemps, s’est soudainement libérée. Dès le milieu des années 1980, l’offre de montres était plus large, avec beaucoup de marques faisant leur apparition dans les boutiques de campagne. Les trois objets indispensables aux nouveaux mariés avaient été remplacés par trois nouveaux objets : la télévision, le réfrigérateur et la climatisation. Avec l’augmentation des revenus et l’arrivée de nouveaux produits de toutes sortes, les montres étaient devenues des objets ordinaires de la vie quotidienne. Le rôle de la montre comme marqueur social avait diminué.

 

Pendant les années 1990, une grande variété de montres était disponible pour les clients chinois. En dehors des montres mécaniques classiques, les montres à quartz et les montres électroniques étaient rapidement devenues des choix de prédilection pour les jeunes chinois. Ventant les nouveaux modèles et les nouvelles fonctionnalités qui ne cessaient d’apparaître, les publicités lumineuses proposaient aux consommateurs un large éventail de choix. Les gens ne pouvaient s’empêcher de s’émerveiller devant le succès de la réforme du pays et les saluer les sages décisions prises par les dirigeants.

 

J’ai participé une fois à une session de formation qui portait sur les détails qui pouvaient expliquer le succès ou l’échec de l’industrie des montres en Chine. Pendant l’âge d’or de l’industrie, la marque de montres Yingxiong basée à Hangzhou a beaucoup investi pour importer des pièces suisses destinées à être assemblées dans ses propres usines, dans le but d’améliorer la précision de ses montres et de pouvoir rivaliser avec la marque Shanghai. La marge d’erreur des montres de cette marque est passée d’une minute à 45 secondes, mais a échoué dans son objectif d’atteindre les 30 secondes. Pour pallier à ce problème, l’usine a envoyé ses techniciens en Suisse pour étudier les techniques d’horlogerie. Il aura fallu deux mois et un million de dollars pour enfin trouver la solution : pour obtenir un très haut niveau de précision, il fallait tremper les pièces dans le kérosène avant de les assembler. Avec cette méthode, la précision des montres a augmenté de 50 %.

 

De nos jours, la popularité des téléphones portables a contribué à la diminution du rôle des montres dans leur fonction principale qui est d’indiquer l’heure. Avec l’avènement d’Internet, du big data et de l’intelligence artificielle, les industries traditionnelles ont dû surmonter les épreuves liées à la transformation de leurs modèles et à la mise à jour technologique. Les smartphones sont souvent perçus comme les coupables à l’origine de l’étouffement des industries traditionnelles.  

 

Des marques qui avaient auparavant beaucoup de succès sont maintenant en voie de disparition tandis que de nouvelles marques chinoises font surface. Les montres élégantes de ces marques ressemblent plutôt à des bijoux, mais ne parviennent tout de même pas à impressionner les consommateurs, et ne sont pas non plus en mesure de rivaliser avec les marques de montres de luxe de renommée mondiale, qui sont toujours perçues comme un symbole de richesse et de statut social élevé.

Malgré les subtiles différences en termes de techno-logies de production et de qualité qui subsistent entre les montres produites en Chine et les montres de renommée mondiale, l’écart qui les sépare détermine leur position sur le marché. À cet égard, l’industrie horlogère de la Chine a encore beaucoup de chemin à faire. J’attends avec impatience le jour où les consommateurs du monde entier se rueront sur les montres chinoises, et les considéreront comme des produits de luxe leur permettant d’afficher leur statut social.

 

 
* Wang Zhusheng est directeur général de Zhejiang Tianshi Nanotechnology Co., Ltd.
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