« La modernisation de toute nation s’écoule dans le lit de sa propre civilisation. » Giray Fidan, sinologue turc, tire cette conclusion de ses observations sur la Chine.

Giray Fidan prononce un discours lors d’un événement de promotion du cinquième volume de Xi Jinping : La gouvernance de la Chine en Turquie.
En Chine, la légende veut que le pinceau magique de Ma Liang donne vie à tout ce qu’il dessine. Cette histoire a traversé les frontières pour s’inviter dans une bande dessinée turque, éveillant chez un adolescent de douze ans le rêve d’une Chine lointaine. Cet adolescent, c’était Giray Fidan. Des années plus tard, il a troqué le pinceau pour la plume du traducteur, se donnant pour mission de bâtir un pont entre les civilisations chinoise et turque.
Aujourd’hui, Giray Fidan est directeur du département des langues orientales à l’Université Hacı Bayram Veli d’Ankara. Depuis plus de vingt ans, il se consacre à la sinologie et à la traduction littéraire, transposant les œuvres de Confucius, de Sun Tzu, de Cao Xueqin ou de Lao She du chinois vers le turc. Sur ses étagères, d’un côté les textes originaux jaunis par le temps, de l’autre les traductions en turc qui s’épaississent au fil des ans. Au-delà des livres, sa connaissance de la Chine s’est peu à peu nourrie des réalités contemporaines du pays.
Une sagesse chinoise dans les eaux et les montagnes
Lors d’un événement de promotion du cinquième volume de Xi Jinping : La gouvernance de la Chine à Ankara, Giray Fidan s’est dit impressionné par l’évolution de la Chine ces dernières années, soulignant que la propreté environnementale avait cessé d’être l’apanage de quelques villes pour s’étendre à l’ensemble du territoire.
Au-delà de l’amélioration du cadre de vie, il voit dans la formule du président Xi Jinping, « Les eaux limpides et les montagnes verdoyantes valent leur pesant d’or », un écho à la conception traditionnelle chinoise du rapport à la nature. Il évoque le taoïsme et son principe du « Dao suivant la nature », ou encore les avertissements de Mencius contre la pêche aux mailles trop fines et la coupe de bois hors saison. Tous ces enseignements convergent vers une même exigence : prélever avec mesure et user des ressources avec modération. Pour Giray Fidan, la civilisation écologique, proposée par M. Xi, est une « réinvention créative et innovante » de cette philosophie ancienne.
Les Chinois, rappelle-t-il, n’ont jamais considéré la nature comme un objet à dompter, mais comme un organisme vivant avec lequel il faut vivre en harmonie. À ses yeux, la force de la formule « Les eaux limpides et les montagnes verdoyantes valent leur pesant d’or » réside dans sa capacité à apporter une réponse claire à un dilemme mondial : la possibilité de concilier croissance économique et protection de l’environnement.
« En d’autres termes, la nature ne saurait être sacrifiée sur l’autel du développement à tout prix, car elle constitue en soi la plus précieuse des richesses. » Giray Fidan estime que, face aux défis environnementaux, l’humanité gagnerait à redécouvrir la sagesse de la mesure et de la concorde portée par les civilisations anciennes, au-delà des seules réponses technologiques et marchandes.

Giray Fidan devant l’ancienne résidence de Lao She à Qingdao (Shandong) (PHOTO FOURNIE PAR GIRAY FIDAN)
Une réponse chinoise au creux d’une tasse de café
Un autre changement marquant a frappé le sinologue : l’essor fulgurant du café. « La Chine est historiquement le pays du thé. Il y a encore quelques années, il était difficile d’y trouver un bon café. Aujourd’hui, les enseignes sont partout. » Cette observation est éloquente : une société si profondément enracinée dans la culture du thé, mais capable d’adopter et de démocratiser le café en si peu de temps, fait preuve d’une remarquable sérénité – loin de tout repli identitaire ou de toute imitation aveugle. Elle révèle une Chine qui, tout en restant fidèle à son âme, s’ouvre au monde avec assurance.
« Le Yi Jing dit : “Par le changement, on trouve la voie ; par la voie, on trouve la durée.” » Giray Fidan y voit une réflexion profonde sur la manière dont une civilisation en pleine modernisation compose avec les influences étrangères et sa propre tradition.
Il évoque alors un concept clé proposé par M. Xi : les « deux combinaisons ». Si la première unit le marxisme aux réalités concrètes du pays, la « deuxième combinaison » scelle une fusion profonde entre les principes marxistes et le meilleur de la culture traditionnelle chinoise. Pour Giray Fidan, cette démarche s’inscrit dans une longue quête historique : « Du débat de la fin de la dynastie Qing sur “la culture chinoise comme fondement, la culture occidentale comme moyen d’action”, jusqu’au précepte de “puiser dans le passé pour servir le présent, puiser dans l’étranger pour servir la Chine”, les intellectuels chinois n’ont cessé de chercher une voie de modernisation. »
À ses yeux, cette « deuxième combinaison » redonne à la tradition sa juste place : celle d’une racine vivante et non d’un fardeau. « La modernisation de toute nation doit s’écouler dans le lit de sa propre civilisation, et cette approche est la réponse singulière que la Chine apporte à cette exigence. »


Couvertures de L’Art de la guerre (g.) et du Rêve dans le pavillon rouge (d.), dans leurs versions turques traduites par Giray Fidan (PHOTO FOURNIE PAR GIRAY FIDAN)
Du pinceau magique de Ma Liang à la plume du traducteur
Tout a commencé à Beijing. C’est durant son doctorat à l’Université des langues et cultures de Beijing que Giray Fidan s’est essayé à la traduction des Entretiens de Confucius.
De retour en Turquie, constatant que les classiques chinois étaient souvent traduits en turc à partir de versions anglaises ou d’autres langues intermédiaires, au prix d’un éloignement du texte original, il a pris le parti de travailler exclusivement à partir du chinois. En collaboration avec le professeur Pulat Otkan, il a ainsi signé la première version turque de L’Art de la guerre directement issue du texte classique. En douze ans, l’ouvrage a été réimprimé 31 fois, preuve du véritable engouement pour la sagesse ancienne de la Chine.
Aujourd’hui, Giray Fidan s’attaque au monumental Rêve dans le pavillon rouge, un travail qu’il considère comme l’épreuve ultime de sa carrière de sinologue. En 2023, la parution du premier volume en turc a été rapidement suivie d’une réimpression, ce qui l’a conforté dans sa démarche.
Pour les œuvres contemporaines, il privilégie des textes aux émotions universelles qui offrent un miroir authentique de la société. Sa traduction du Monde ordinaire[2] , un roman-fleuve de l’écrivain chinois Lu Yao, a permis aux lecteurs turcophones de s’identifier au destin des gens simples du plateau de Lœss qui luttent pour améliorer leur sort, partageant le même attachement à leur terre natale et la même volonté de se dépasser. « Le pont le plus solide entre les civilisations reste le livre », aime-t-il à rappeler.
Du jeune garçon fasciné par le pinceau magique de Ma Liang au sinologue récompensé par le Prix spécial du livre de Chine – Prix de la jeunesse, le parcours de Giray Fidan illustre, mieux que n’importe quel discours, la profondeur des échanges entre la Chine et le monde. Aujourd’hui encore, penché sur sa table, il continue, par sa plume, de relier la Chine millénaire aux lecteurs turcs désireux de la comprendre.