Renouer avec l’esprit de la Longue Marche dans un monde incertain n’a rien d’un geste passéiste : cette épopée porte une force spirituelle universelle qui continue d’inspirer ceux qui avancent.

William N. Brown et Romuald Bronchart, jeune professionnel européen des médias, devant la stèle du poème de Mao Zedong Le Défilé de Loushan, à Zunyi (Guizhou)
Par WILLIAM N. BROWN*
Cette année, à l’invitation du Centre Europe-Asie du Groupe de communication internationale de Chine (CICG), j’ai eu l’honneur de participer à l’initiative « Ensemble sur la Longue Marche » et au tournage du documentaire La Grande Voie – L’éternelle Longue Marche. Partis du Jiangxi, nous avons parcouru le Guizhou, le Sichuan, le Ningxia, le Shaanxi et le Henan, à la rencontre des populations dans leur quotidien. Bien que je vive en Chine depuis quarante ans et que je pense bien la connaître, c’est en l’arpentant que j’ai pleinement saisi son histoire et ses réalités contemporaines.
À Jiangtaibao (Ningxia), la portée du lieu dépasse de loin son histoire. C’est ici, dans le district de Xiji, que les premier et deuxième Fronts de l’Armée rouge ont fait leur dernière jonction le 22 octobre 1936, mettant fin à deux ans d’une traversée éprouvante. J’ai pris soin d’étudier les archives de l’époque : à leur arrivée, les soldats étaient vêtus de haillons, émaciés et épuisés, mais l’étendard militaire demeurait d’un rouge éclatant.
Pourtant, le choc que m’inspire le Jiangtaibao d’aujourd’hui dépasse de loin la seule histoire. On m’a expliqué que le district de Xiji, dont dépend le site, était autrefois classé par les Nations unies parmi les « zones les plus inhospitalières de la planète pour la vie humaine », et pourtant, j’y ai découvert une tout autre réalité.
Ici, j’ai dégusté un bol de vermicelles que les habitants appellent avec affection les « vermicelles de l’Armée rouge ». Lors de leur passage, les soldats avaient été recueillis par les familles locales. Constatant que les villageois ne consommaient la pomme de terre que bouillie ou à la vapeur, ces combattants venus du Sud leur ont transmis l’art d’en faire des vermicelles. Quatre-vingt-dix ans plus tard, ce savoir-faire ne nourrit plus seulement la population : il est devenu un levier de développement économique et de lutte contre la pauvreté. Si l’Armée rouge franchissait montagnes et rivières en quête d’une issue, les habitants poursuivent aujourd’hui ce même combat pour un avenir meilleur.

À bord d’un train à arrêts multiples traversant les monts Daliang (Sichuan), William N. Brown échange avec des passagers pour comprendre comment ce train favorise la revitalisation rurale.
Alors, quelle est la signification contemporaine de l’esprit de la Longue Marche ? En Chine, un des mots que j’entends le plus souvent est « lutte ». La Longue Marche en incarne l’expression ultime : le choix d’avancer même lorsque tout espoir semble perdu. C’est cette persévérance que j’ai retrouvée dans le Ningxia, désormais appliquée aux défis du développement.
Quitter mon pays natal pour m’installer en Chine a constitué, à mon échelle, une forme de « mise en route ». Dès mon arrivée, le décalage entre la réalité du terrain et le portrait dressé par certains médias occidentaux m’a frappé. J’ai donc commencé à écrire à mes proches pour leur parler de la Chine telle que je la voyais. En six mois, plus de cinq cents lecteurs m’écrivaient chaque mois pour me poser leurs questions. Cet élan a donné naissance, en 2018, à mon livre Off the Wall : How We Fell for China. Plus tard, j’ai à nouveau parcouru la Chine, et j’ai pu observer que chaque province avait connu des transformations profondes. Le développement chinois ne se limite pas à la sphère économique ; c’est aussi, et surtout, une histoire d’hommes et de femmes qui avancent face à l’adversité. C’est cette compréhension qui m’amène aujourd’hui à voir la Longue Marche sous un jour nouveau.
La participation au tournage du documentaire La Grande Voie – L’éternelle Longue Marche a été pour moi une nouvelle aventure. J’ai visité de nombreux lieux liés à cet épisode et lu de nombreux ouvrages à son sujet ; je suis sans doute mieux informé que la plupart des étrangers sur ce chapitre. Pourtant, parcourir à nouveau ces chemins aux côtés de l’équipe de tournage m’a offert une tout autre perspective. C’est sans conteste l’un des moments les plus mémorables de mes soixante-dix ans d’existence.
Tout au long de mon parcours en Chine, j’ai croisé des enseignants dévoués dans des montagnes reculées et des cadres locaux mobilisés dans des conditions difficiles. Bien que les défis auxquels ils font face soient très différents de ceux d’il y a quatre-vingt-dix ans, ils partagent un état d’esprit semblable : la conviction qu’une cause juste mérite que l’on persiste sur un chemin qui n’a rien de facile. À Jiangtaibao, comme partout le long de la Longue Marche, j’ai ressenti cette force. De l’élimination de la pauvreté à la revitalisation rurale, le développement de la Chine s’est construit pas à pas, porté par d’innombrables gens ordinaires. L’esprit de la Longue Marche ne s’est jamais éteint ; il bat dans le cœur de ceux qui avancent avec détermination.
Je pense que c’est là tout le sens de ce récit renouvelé de la Longue Marche aujourd’hui. Ce qu’elle porte – la ténacité, la confiance, la solidarité et l’espérance – constitue un patrimoine spirituel universel. Ces valeurs ne sont pas l’apanage de la Chine ; elles appartiennent à tous ceux qui, face à un monde incertain, choisissent d’avancer.
*WILLIAM N. BROWN est professeur à l’Université de Xiamen et lauréat du Prix de l’amitié du gouvernement chinois.
Ce texte est le discours prononcé par l’auteur lors de la cérémonie de lancement du documentaire La Grande Voie – L’éternelle Longue Marche.