Face à la fragmentation croissante du consensus international, un renouveau audacieux du dialogue sino-européen sur les droits de l’homme s’impose.
Les droits de l’homme sont devenus l’un des rares langages moraux universellement partagés dans le débat public international contemporain. Pourtant, depuis leur naissance, ils n’ont cessé de susciter des controverses, au point de devenir la source même de profonds différends. Alors que le Séminaire Chine-Europe sur les droits de l’homme est entré dans sa deuxième décennie en mai 2026, il se trouve confronté à un contexte plus complexe et à des défis plus aigus qu’à ses débuts. Cette réalité exige une réinvention audacieuse : il s’agit désormais non seulement de dialoguer, mais de recréer ensemble un consensus essentiel.
Un monde en quête d’unité
Les conflits géopolitiques se multiplient, le protectionnisme gagne du terrain, les lacunes de la gouvernance mondiale s’approfondissent, tandis que les bouleversements technologiques soulèvent d’immenses questions éthiques. Tous ces phénomènes, entrelacés, plongent l’humanité dans un tourbillon d’incertitude. Plus que jamais, la communauté internationale a besoin de retrouver des points d’ancrage.
Les deux guerres mondiales ont poussé la civilisation humaine au bord de l’abîme. En 1948, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la Déclaration universelle des droits de l’homme, cristallisant alors un consensus moral sans précédent. Porteurs d’une foi commune en la liberté, l’égalité et la dignité humaine, les droits de l’homme sont devenus l’une des pierres angulaires de la reconstruction de la civilisation.
Mais c’est précisément cette puissance morale – capable de mobiliser les consciences – qui a conduit à l’instrumentalisation des droits de l’homme. Transformés en outils « pratiques », les droits de l’homme ont perdu une partie de leur autorité normative. Pire encore, la « diplomatie des droits de l’homme », souvent guidée par des calculs politiques plutôt que par des principes universels, les a détournés en armes rhétoriques, alimentant les divisions, les sanctions et, parfois, de véritables catastrophes humanitaires.
Dans ce contexte, les droits de l’homme doivent retrouver leur pouvoir fédérateur, plutôt qu’être une arme pour diviser les camps, imposer des sanctions et exercer des pressions. Le récent Séminaire Chine-Europe sur les droits de l’homme tenu à Paris, en mettant l’accent sur la solidarité internationale, a justement rappelé cette urgence morale.
Un consensus intercivilisationnel reste possible
Les divergences culturelles et philosophiques ne sont pas un obstacle insurmontable ; elles sont la norme dans un monde pluriel. Les perceptions contrastées qu’ont la Chine et l’Europe des droits de l’homme trouvent leur origine dans des traditions intellectuelles profondément différentes. En Europe, la conception moderne des droits de l’homme s’est forgée dans le creuset des Lumières, marquée par le rationalisme, l’individualisme et la théorie du contrat social – d’où l’idée de « droits naturels » préexistant à l’État. En Chine, en revanche, la pensée traditionnelle adopte une vision holistique : l’individu s’inscrit dans un réseau relationnel qui l’unit à sa famille, à la société et à l’État. Les droits de l’homme y englobent donc à la fois des dimensions individuelles et collectives.
Ces différences sont également nourries par des expériences historiques et des niveaux de développement inégaux, qui ont façonné des voies distinctes de mise en œuvre. Par ailleurs, les regards croisés entre Chine et Europe sont souvent brouillés par des stéréotypes nés de projections imaginaires – manifestation d’une propension humaine à interpréter autrui à travers le prisme de sa propre histoire.
Pourtant, ces visions ne s’opposent pas radicalement. Qu’il s’agisse de la primauté accordée à la « dignité humaine » ou de la vigilance face à l’abus de pouvoir, la Chine et l’Europe partagent des intuitions morales fondamentales. Historiquement, la diffusion vers l’Ouest de la pensée confucéenne a inspiré les philosophes des Lumières, tandis que l’introduction en Chine des doctrines européennes sur les droits de l’homme a profondément influencé la modernisation de son discours juridique et politique. Cet enrichissement mutuel montre que le consensus sino-européen repose sur des racines concrètes et anciennes.
Vers une nouvelle décennie de dialogue
Si les dix dernières années ont vu naître des avancées notables, le chemin à venir exige de se libérer des inerties cognitives et des pièges rhétoriques qui entravent une compréhension mutuelle authentique. Trois orientations s’imposent.
Premièrement, le dialogue doit s’élargir au-delà du cadre strictement sino-européen. La réalisation effective des droits de l’homme suppose un ordre international juste et raisonnable – comme le rappelle explicitement la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet ». En tant que défenseurs de la mondialisation et de la multipolarité, la Chine et l’Europe doivent jouer un rôle plus constructif dans le processus de rétablissement de l’ordre international. Ainsi, le dialogue doit non seulement se concentrer sur les questions communes aux deux parties, mais aussi réfléchir et faire face aux enjeux de répartition du pouvoir et aux relations Nord-Sud qui sous-tendent les problèmes actuels de gouvernance mondiale des droits humains.
Deuxièmement, il faut « alléger le fardeau » des droits de l’homme. Trop souvent chargés d’enjeux économiques, stratégiques ou idéologiques, ils perdent leur vocation éthique première. Le dialogue devrait faire preuve de sagesse en les détachant des négociations commerciales ou des rivalités politiques, afin qu’ils cessent d’être utilisés comme monnaie d’échange ou levier de pression.
Enfin, il convient d’embrasser ce que l’on pourrait appeler l’« incertitude constitutive » des droits de l’homme. Dans une époque marquée par la tension entre quête de certitude et multiplication des aléas, imposer des normes rigides n’a fait qu’aggraver les antagonismes. Le dialogue sino-européen gagnerait à cultiver une « ambiguïté créative » – un espace où coexistent respect mutuel, tolérance épistémique et coopération pragmatique. C’est dans cette ouverture lucide, ni naïve ni cynique, que réside l’avenir d’un humanisme véritablement partagé.
*ZHENG RUOHAN est professeur associé à l’Institut des droits de l’homme de l’Université de sciences politiques et de droit du Sud-Ouest.
(L’article a été publié à China News Service.)