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Le sur-mesure de Saint-Gobain pour le marché chinois

2019-06-04 15:21:00 Source:La Chine au présent Auteur:JULIEN BUFFET
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Wangjing SOHO
 
 
JULIEN BUFFET, membre de la rédaction
 
Avenant et direct à la fois, Javier Gimeno a l’allant du condot-tière. Résidant à Shanghai, il nous reçoit dans son hôtel habituel dans un quartier d’affaires de Beijing en constante effervescence, à deux pas des bureaux de la télévision publique chinoise. Sur le chemin, mon amie chinoise, qui a vécu ici, ne reconnaît plus rien ou presque, et les constructions continuent de pousser, me laissant présager un destin similaire.

 

Au siècle des start-ups et des success stories comme l’entreprise chinoise Alibaba ou le géant américain Apple, Saint-Gobain nous rappelle que l’innovation consiste à saisir l’air du temps à travers les époques. Dans la liste des 40 plus grandes entreprises françaises côtées en bourse, le Cac 40, Saint-Gobain est aussi célèbre que le loup blanc : la plus ancienne des entreprises françaises, qui a fêté ses 350 ans en 2015, est aussi l’une de celles qui incarne le mieux l’idée d’excellence des ouvriers-artisans français. Depuis la galerie des Glaces du château de Versailles à son arrivée en Chine en 1985, Saint-Gobain a aujourd’hui parfaitement intégré à son ADN « l’esprit d’artisan » chinois qui accomplit lui aussi des merveilles depuis des siècles. Cette empreinte s’exerce sur deux marchés précis comme le rappelle Javier Gimeno : « Tout d’abord le marché des matériaux de construction, qui représentent à peu près deux tiers de notre chiffre d’affaires. Mais nous sommes aussi un acteur important sur le marché de l’automobile qui représente à peu près un tiers de nos ventes annuelles. Bien entendu, ce n’est pas comparable aux grands champions chinois en Chine mais nous ne sommes pas un petit acteur, au contraire. »

 

En effet, la liste des réalisations est impressionnante. L’Opéra national de Beijing, le complexe d’affaires Soho de la capitale dans l’arrondissement Chaoyang, plus récemment le pont et ouvrage d’art Hong Kong-Zhuhai-Macao ou encore la quasi totalité des verres de pare-brise qui équipent les voitures. Voilà autant d’images fortes qui rendent visible la co-innovation entre la France et la Chine dans le quotidien des Chinois.

 

Un groupe d’entrepreneurs solidaires
 
Installé en Chine depuis maintenant neuf ans, Javier Gimeno est une personnalité reconnue et respectée des milieux politique et économique chinois. Preuve de cette confiance qu’il a su inspirer et construire, la ville de Shanghai l’a désigné entrepreneur de l’année 2018. À titre personnel, Javier Gimeno l’interprète comme une façon qu’ont les Chinois de le remercier pour son attachement au pays en général et pour son action quotidienne en particulier. Mais l’essentiel n’est pas là, car ce prix decerné récompense surtout un état d’esprit qui caractérise l’entreprise Saint-Gobain : « Cela peut paraître un peu bizarre dans la mesure où je travaille dans un grand groupe où parfois certains pensent qu’on travaille de façon opposée aux pratiques d’un entrepreneur courant. Ce n’est pas du tout ça. Chez Saint-Gobain, j’ai toujours bénéficié de libertés et je me suis toujours senti comme un entrepreneur. D’ailleurs, dans le groupe on a l’habitude de dire que nous sommes une communauté d’entrepreneurs solidaires. »

 

Cette solidarité s’anime et prend toute son ampleur sur le marché chinois où, pour réussir, la combinaison du sens de l’initiative et du risque alliés à la malléabilité et aux prises de décision rapides est une qualité cruciale dans un environnement des affaires en pleine transformation à tous les niveaux. De fait, il n’a jamais été question pour l’entreprise de se reposer éternellement sur ses lauriers acquis en France, mais bien de construire sa marque de fabrique afin d’acquérir auprès des consommateurs chinois de la construction et du bâtiment un prestige solide.

 

Cette philosophie entreprenariale a d’ailleurs été réaffutée en 2018 avec la restructuration de la gouvernance générale de Saint-Gobain lancée par son PDG Pierre-André de Chalendar et dénommée « Transform and Grow », effective depuis 2019. Ce changement part d’un constat. Le monde du XXIe siècle n’est plus seulement globalisé, il est surtout en voie de multipolarisation avec une montée en puissance des différences culturelles qui sont autant de nouvelles normes à comprendre en termes de production et d’innovation pour les multinationales. Loin d’être un obstacle, ces différences culturelles sont analysées comme l’un des vecteurs capables de libérer tout le potentiel de croissance de Saint-Gobain à travers le monde et en Chine. Javier Gimeno explique : « À un moment donné, la direction du groupe a considéré qu’il fallait passer à une organisation plus verticale qui permet de travailler à proximité des marchés locaux, et ceci par le fait que les équipes locales sont vraiment celles qui ont le pouvoir de décision sur la gestion ordinaire, la gestion des investissements, la gestion des marchés locaux. »

 

Ainsi, l’entreprise a décidé de mettre fin à son organisation matricielle au profit d’une organisation par pays et cluster de pays. Ce passage d’une logique de métiers, qui croisait les activités avec les 14 délégations régionales dans le monde, à une logique d’aire géographique vise une plus grande performance en augmentant le pouvoir de décision des dirigeants locaux.
 
Le Grand Théâtre national de Beijing

 

La co-innovation avec la Chine

 

En Chine, la focalisation sur les marchés et les clients locaux de Saint-Gobain s’est surtout traduite par une intégration et une coordination plus forte des équipes. Le but principal n’est plus tant la productivité mais plutôt le potentiel de croissance rentable qui dépend principalement de la capacité à co-innover avec les partenaires et clients chinois. Javier Gimeno rappelle en effet que « croître pour croître n’est pas vraiment un objectif en soi. Il faut croître tout en étant capable de générer les ressources nécessaires pour financer notre croissance future. »

 

Figurant au Top 100 des entreprises les plus innovantes depuis huit années consécutives dans le classement Reuters, Saint-Gobain renforce désormais sa stratégie de co-innovation en Chine. Bien ancrée dans les pratiques concernant la construction automobile pour différentes fonctions (acoustique, thermique, dégivrage, etc…), la co-innovation n’était toutefois pas la règle dans le secteur du bâtiment. Ce n’est que très récemment, et après cinq années de nombreuses consultations et tests réalisés avec les clients installateurs et les utilisateurs finaux, que Saint-Gobain a réussi à développer une nouvelle génération de plaques de plâtre. De l’avis de Javier Gimeno, la co-innovation avec les entreprises chinoises se passe d’ailleurs « franchement bien » pourvu d’avoir bien compris une chose : « Pour réussir en Chine, il faut vraiment allouer des ressources en matière de recherche et développement. Pour cela, il ne s’agit pas de s’isoler du reste du monde mais au contraire de s’ouvrir aux universités, aux clients, aux start-ups avec un réseau très dense et très riche. »

 

De fait, la réussite de Saint-Gobain est marquée par sa capacité à collaborer avec des partenaires voire des concurrents, comme China Industrial Business Material ou Huawei en 2019, mais aussi avec tout l’écosystème d’innovation chinois. À Shanghai, Saint-Gobain a par exemple passé des accords très poussés avec la prestigieuse université de Tongji et a monté une coopération dès 2017 avec le parc scientifique Caohejing, l’un des incubateurs les plus novateurs en matière de start-ups, dans les domaines de la ville intelligente, de la réduction de la consommation d’énergie, des nouveaux matériaux et de l’Internet des objets (IoT). Plus encore, via sa société Nova qui fonctionne comme un fonds d’investissement, Saint-Gobain participe activement au développement de l’écosystème de l’innovation chinois en misant sur des petites entreprises. C’est ainsi que le centre de recherche de l’entreprise à Shanghai, créé il y a plus de dix ans, dépose en Chine 40 à 50 brevets en moyenne par an grâce à une communication constante avec l’extérieur, « ce qui constitue un moteur pour le développement de Saint-Gobain en Chine et plus largement en Asie-Pacifique », souligne Javier Gimeno.
 
Javier Gimeno

 

Battre en brèche les idées reçues

 

Alors que l’Union européenne réfléchit toujours en termes de réciprocité d’accès au marché concernant la Chine, beaucoup d’entreprises présentent sur le terrain une réalité économique tout autre que le spécialiste des économies émergentes Joël Ruet, chercheur au CNRS, qui explique ainsi : « Il ne s’agit plus tant de standardiser que de rechercher des produits et des services de proximité, réadaptés à la diversité des marchés locaux. […] Et cette évolution est sous-tendue par la lame de fond de la mise en commun de la technologie. »

 

La mise en commun des nouvelles technologies est aujourd’hui de plus en plus pratiquée par Saint-Gobain à mesure que la législation chinoise sur la propriété intellectuelle progresse. L’enjeu est réel car la Chine a fait un pari sur l’innovation et les nouvelles technologies, ce qui la pousse à créer un cadre législatif performant afin de se protéger, protégeant du même coup toutes les entreprises étrangères. Javier Gimeno souligne ainsi que, pour une entreprise étrangère, venir co-innover en Chine est une véritable opportunité et, dans le même ordre d’idée, que la venue des investisseurs chinois en Europe doit aussi être considérée sous cet angle : « Les investisseurs chinois sont des investisseurs de qualité, des investisseurs à long terme. Il faudrait une bonne fois pour toute oublier l’image des investisseurs chinois comme des spéculateurs. S’il y a quelque chose que je constate en Chine c’est que la plupart des entreprises ont une mission à long terme sérieuse qui convient aussi parfaitement aux intérêts de nos pays. »

 

Enfin, cette capacité à trouver des solutions innovantes fait de Saint-Gobain l’un des acteurs majeurs pour la réduction des émissions de CO2 dont 40 % proviennent de l’énergie consommée dans les bâtiments. Or, les moyens techniques chez Saint-Gobain existent déjà pour réduire cette consommation à zéro, estime Javier Gimeno qui ajoute : « Ce n’est pas de la science-fiction, c’est tout simplement une question de système de législation. » Cette exemplarité, l’entreprise l’a intégrée jusque dans ses usines, selon le souhait du PDG Pierre-André de Chalendar lui-même. C’est ainsi que Saint-Gobain en Chine a priviligié dès le départ le gaz plutôt que le charbon comme source d’énergie de ses usines et que l’entreprise publie en accès libre ses objectifs de réduction de CO2 dans la production industrielle mais aussi dans l’utilisation de l’eau, par exemple, en accord avec la « civilisation écologique » à laquelle la société chinoise est très sensible. « Saint-Gobain est un contributeur net à la réduction de la consommation d’énergie dans le monde, ça c’est une évidence, et nous en sommes fiers », conclut Javier Gimeno dans un sourire.

 

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