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La Route polaire de la Soie

2019-01-02 16:59:00 Source:La Chine au présent Author:THOMAS S. AXWORTHY
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Le 26 septembre 2018, le brise-glace chinois Xuelong rentre à Shanghai après avoir achevé sa 9e expédition arctique. 

 

THOMAS S. AXWORTHY*

 

En janvier 2018, la Chine a surpris beaucoup de monde dans la communauté internationale quand le Conseil des affaires d’état a publié un livre blanc sur la politique chinoise en Arctique. En effet, alors que le Canada, dont 40 % du territoire se trouve en Arctique et qui possède 162 000 km de côtes arctiques, n’a pas encore annoncé son Plan nord pourtant très attendu, la Chine, qui se situe à plus de 7 000 km du cercle polaire arctique, a déjà mobilisé la volonté politique pour mettre au point une stratégie globale et positive pour l’Arctique. Le livre blanc sur la politique en Arctique est une preuve supplémentaire de la volonté de la Chine de faire entendre sa voix sur les enjeux majeurs de la gouvernance mondiale.

 

L’Arctique est un vaste océan entouré de continents contrairement à l’Antarctique qui est un continent au milieu de vastes océans. L’océan Arctique forme un bassin à peu près circulaire avec le pôle Nord en son centre et couvre une surface de plus de 12 millions de km2, soit à peu près la superficie de l’Antarctique. L’océan est bordé par cinq États riverains, à savoir le Canada, la Russie, les États-Unis (Alaska), la Norvège et le Danemark (Groenland). En dépit du réchauffement climatique, l’océan Arctique demeure encore une vaste étendue de glace en hiver et est partiellement gelé le reste de l’année. On dénombre quatre millions d’habitants au nord du cercle polaire arctique qui vivent dans les États riverains de l’océan Arctique. Cela constitue une différence avec l’Antarctique qui, à l’exception des scientifiques qui y conduisent leurs recherches, est inhabité.

 

Alors pourquoi la Chine s’intéresse-t-elle autant à des territoires si lointains au climat peu clément ? Le livre blanc y apporte une réponse dès sa première phrase : « Ces dernières années, le réchauffement climatique a accéléré la fonte des glaces et des neiges dans la région Arctique. » Ce changement environnemental représente une grave menace pour la Chine. La fonte des glaces a entraîné une hausse du niveau des océans qui, avec quelques dizaines de centimètres supplémentaires, risquent de causer des inondations dévastatrices dans les villes côtières comme Hong Kong ou Shanghai. Si la couche glacière du Groenland venait à fondre complètement, le niveau des océans augmenterait d’environ sept mètres. Des scientifiques de l’institut à but non lucratif Climate Central estiment qu’un changement climatique de 3°C affecterait 275 millions de personnes dans le monde dont 4/5e en Asie.

 

La Chine, directement concernée par le changement climatique et la montée des eaux qui constituent une menace pour des millions de Chinois installés dans des villes côtières susceptibles d’être inondées, participe depuis longtemps aux recherches menées en Arctique. Le pays a rejoint le Comité international pour les sciences arctiques en 1996 et à partir de 1999, elle a organisé des expéditions scientifiques en Arctique avec son navire de recherches Xuelong (Dragon des neiges). En 2004, la Chine a construit la station du fleuve Jaune à Ny-Alesund dans l’archipel du Svalbard. En 2017, la flotte chinoise s’est dotée d’un deuxième brise-glace, Xuelong 2. Étant donné la menace que représente le changement climatique, il n’est pas surprenant que les deux premiers objectifs annoncés par le livre blanc sur la politique de la Chine en Arctique soient de « comprendre l’Arctique » à travers la recherche scientifique et de « protéger l’Arctique » en luttant activement contre le changement climatique.

 

Une motoneige de l’équipe de recherche de l’Arctique transporte le matériel pour le laboratoire de recherches polaires.

 

En octobre 2018, le Conseil InterAction a réuni des spécialistes de l’Arctique à Rovaniemi, en Finlande, pour discuter du changement climatique, trouver des solutions pour le limiter et s’adapter à ses conséquences. Le choix du lieu a une portée très significative dans la mesure où l’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. La réunion a coïncidé avec la publication d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations Unies qui a révélé qu’il nous reste une dizaine d’années pour ramener le réchauffement climatique en-dessous de 1,5°C, car au-delà de ce seuil, les menaces de montée des eaux, d’inondation et de forte hausse des températures augmenteront de façon exponentielle pour des centaines de millions de personnes. Dans un tel contexte, le Conseil InterAction applaudit les efforts continus fournis par la Chine pour ralentir le réchauffement climatique conformément à l’Accord de Paris et déplore la décision de Donald Trump de retirer les États-Unis de l’Accord de Paris.

 

Ces annonces peu réjouissantes sur le changement climatique font apparaître un paradoxe de taille : la fonte des glaces va permettre d’ouvrir l’océan Arctique au transport maritime et de relier l’Asie et l’Europe, ce qui permettra le développement économique de la région Arctique. En 2015, un cargo de l’entreprise chinoise China Ocean Shipping Company a effectué le voyage Dalian-Rotterdam-Tianjin en empruntant le passage de l’Asie du Nord-Est au large de la côte russe. En août 2017, un pétrolier russe a rejoint pour la première fois la Corée du Sud depuis la Norvège sans l’escorte d’un brise-glace. Les voies maritimes du Nord pourraient réduire de 20 jours le voyage entre la Chine et Rotterdam qui s’effectue actuellement via le canal de Suez en 48 jours.

 

Le potentiel des routes arctiques est déjà pleinement exploité sur le plan aérien avec une réduction de deux heures sur les vols reliant New York à Hong Kong, soit une économie de 16 000 litres d’essence. La circulation aérienne polaire a été multipliée par 15 depuis 2003 avec 14 000 vols en 2016.

 

L’importance économique des nouvelles routes fluviales a été soulignée par le livre blanc dont la récente publication a coïncidé avec une annonce politique majeure : celle d’une « Route polaire de la Soie ». Le livre blanc reconnaît ainsi que les routes maritimes polaires du Nord au large de la Russie, du Canada et à travers le pôle Nord « allaient probablement devenir des voies de transport majeures pour le commerce international ». Par conséquent, « la Chine souhaite travailler main dans la main avec toutes les parties pour construire une Route polaire de la Soie » et développer les infrastructures de la région Arctique. L’initiative « la Ceinture et la Route » est évidemment un pilier central des politiques étrangères et de développement économique de la Chine, pouvant influencer 60 % de la population mondiale répartie dans 76 pays. C’est l’un des projets d’investissement les plus ambitieux de l’histoire récente. Selon des estimations, son coût est 12 fois supérieur à celui du plan Marshall qui avait été déployé par les États-Unis pour reconstruire l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. La valeur des projets actuellement prévus dans le cadre de cette initiative se chiffre à 1 000 milliards de dollars. Pour les quatre millions d’habitants de ces communautés isolées de l’Arctique, le fait que l’initiative « la Ceinture et la Route » inclut la construction d’infrastructures en Arctique revêt une importance significative et cela prouve que la Chine s’intéresse à l’Arctique sur le long terme.

 

En septembre 2018, le Conseil InterAction s’est réuni à Beijing pour sa 35e session plénière annuelle sur le thème de la préservation et de la réforme de la gouvernance mondiale. Le président Xi Jinping a demandé au Conseil « d’encourager le consensus entre les parties et de promouvoir l’amélioration du système de la gouvernance mondiale » et lors d’une réunion avec les dirigeants du Conseil InterAction, le vice-président Wang Qishan a insisté sur le fait que « la Chine continuera sur la voie d’un développement pacifique et promouvra la construction d’une communauté de destin pour l’humanité ».

 

Ces principes sont également clairement énoncés dans le livre blanc qui affirme que « la Chine est déterminée à améliorer et consolider le système de gouvernance de l’Arctique » et qui mentionne sur ce point le Conseil Arctique en particulier. Créé en 1996, celui-ci réunit des groupes de travail de scientifiques et de spécialistes qui abordent des questions clés telles que le réchauffement climatique, l’élaboration d’un code polaire de la navigation, la protection du pergélisol et le développement durable. Les résultats de ces expertises collectives sont ensuite présentés au Conseil lui-même qui est composé des représentants des huit nations arctiques, de participants autochtones permanents et d’observateurs. En 2013, la Chine a remporté une victoire diplomatique en obtenant le statut d’observateur au sein du Conseil. Le livre blanc déclare que la Chine « accorde une haute estime au rôle positif joué par le Conseil dans les questions qui concernent l’Arctique et le considère comme le principal forum intergouvernemental sur les questions liées à l’environnement et au développement durable en Arctique».  Le Conseil Arctique fonctionne sur le principe du consensus entre les États, il évalue les résultats des expertises scientifiques, adopte des mesures en conséquence et accorde un rôle de plus en plus important aux populations locales qui vivent dans ce climat rigoureux. C’est un véritable exemple pour le système international et le livre blanc souligne la volonté de la Chine de jouer pleinement un rôle positif dans le cadre du Conseil Arctique.

 

Le livre blanc se termine sur la conclusion suivante : « Le futur de l’Arctique est lié aux intérêts des États arctiques, au bien-être des États non-arctiques et à celui de l’humanité dans son ensemble. » L’Arctique est l’épicentre de la lutte pour préserver la planète des conséquences du réchauffement climatique. Cette région a le potentiel d’apporter une grande contribution au développement durable et le Conseil Arctique offre un modèle de coopération dont la gouvernance mondiale doit s’inspirer. En tant que grand pays responsable, la Chine s’engage de façon encourageante pour un développement pacifique de l’Arctique et apporte désormais, avec l’initiative « la Route polaire de la Soie », un instrument qui fera d’elle un acteur majeur dans les affaires arctiques pour les générations à venir.  

 

*THOMAS S. AXWORTHY est secrétaire général du Conseil InterAction et professeur invité à l’université du Zhejiang.

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