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Une prouesse verte au-dessus de la « fissure de la Terre »

2026-09-01 15:00:00 Source: La Chine au présent Auteur: LIU CHANG, membre de la rédaction
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Le pont le plus haut du monde est aussi une leçon de développement durable. 

Le pont du Grand canyon de Huajiang au milieu des nuages

Perché dans les montagnes de la préfecture autonome Buyi et Miao de Qianxinan (Guizhou), le village de Huajiang s’est métamorphosé. Jadis blotti au creux des vallées, il est aujourd’hui une destination prisée des voyageurs. Tout a changé depuis qu’un pont a surgi au-dessus du vide.

Le 28 septembre 2025, après plus de trois ans de travaux, le pont du Grand canyon de Huajiang a été ouvert à la circulation. Avec un tablier culminant à 625 m au-dessus de l’eau et une travée principale de 1 420 m, ce colosse signe deux records mondiaux : celui du pont le plus haut et celui de la plus grande portée en zone montagneuse.

Le canyon de Huajiang est surnommé « fissure de la Terre » par les géologues. La région, typique des paysages karstiques, abrite un écosystème fragile où de nombreuses espèces végétales se sont spécialisées pour survivre sur la roche calcaire. Ici, construire un tel ouvrage imposait de répondre à une exigence non négociable : protéger l’environnement.

« Quand l’équipe a décalé la trajectoire du pont pour épargner une plante, nous avons compris que ce n’était pas un simple chantier, mais une leçon de construction », observe Benoît Guénard, biogéographe français et professeur à l’Université de Hong Kong.

L’ADN vert du projet

Le choix de l’implantation du pont a été l’une des premières décisions cruciales. Long Jiyang, ingénieur du groupe de construction de ponts du Guizhou, filiale de Guizhou Communications Investment Group, a participé au projet dès ses débuts. Il raconte que le tracé initial devait traverser une zone abritant des espèces végétales rares, dont la Cyathea spinulosa, une fougère arborescente protégée au niveau national. Cette espèce est apparue 150 millions d’années avant les dinosaures, pendant le carbonifère. Fallait-il raser ou contourner ? La réponse allait de soi : le tracé a finalement été décalé de 300 m vers le nord, évitant ainsi les précieux spécimens et réduisant l’impact sur la flore sensible.

Ce détour n’était qu’un début. Comment implanter ce colosse dans le canyon tout en limitant les dégâts sur les versants ? M. Long explique que l’équipe a opté pour un système d’ancrage en tunnel pour fixer les câbles. « L’ancrage gravitaire traditionnel nécessite d’importants déblais, alors que l’ancrage en tunnel utilise la roche comme soutien naturel [pour retenir les câbles], ce qui limite les excavations et préserve la montagne. »

Certains s’étonnaient qu’un tunnel n’ait pas été percé à la place d’un pont pour éviter de perturber la surface. M. Long précise que la topographie du canyon est si complexe qu’un tunnel aurait été extrêmement coûteux et aurait posé des problèmes de sécurité et de ventilation. Le pont est donc apparu comme le meilleur compromis écologique, technique et économique.

Le choix des couleurs porte lui aussi l’empreinte de cette démarche. « Inspiré de la célèbre peinture Mille li de rivières et de montagnes de la dynastie des Song du Nord (960-1127), l’enduit vert jade se fond dans le paysage, pour que le pont ne ressemble pas à une cicatrice, mais à une touche de pinceau discrète », explique Li Can, directeur général adjoint de la société de développement du pont et du tourisme de Huajiang, filiale de Guizhou Communications Investment Group.

Des touristes sur la plateforme d’observation en verre du pont du Grand canyon de Huajiang

Le génie de la récupération

Si la conception a privilégié une logique d’évitement, le chantier, lui, a fait preuve d’un remarquable sens du recyclage. Des matériaux aux procédés, une même question a guidé les travaux : comment faire plus avec moins ?

Lors du terrassement, d’importants volumes de pierre ont été extraits. Loin de devenir des déchets, ils ont été entièrement revalorisés en granulats pour la construction du pont, évitant ainsi de puiser dans le lit de la rivière et réduisant considérablement les coûts.

L’innovation la plus remarquable réside dans la composition même des matériaux. L’équipe a mis au point une poudre de roche à haute performance, qui a remplacé 20 % du ciment. Résultat : une baisse de 12,4 % du coût du mètre cube de béton, et une réduction notable des émissions de carbone liées à la production de ciment.

La terre végétale issue des terrassements n’ont pas été gaspillée non plus. Stockée avec soin, elle a permis de revégétaliser les talus. Ensemencée avec des espèces locales, elle a rapidement donné naissance à un couvert végétal qui restaure le paysage et prévient l’érosion.

L’exploitation du pont s’inscrit, elle aussi, dans cette logique. L’eau d’une source karstique découverte lors des travaux a été intégrée au projet après avoir vérifié que cela ne perturbait pas la vie des riverains : une partie alimente un spectacle de lumières, l’autre sert à l’entretien de l’aire touristique, et les eaux usées sont recyclées pour l’irrigation. Des installations éoliennes et solaires sont également prévues pour alimenter les bornes de recharge, l’éclairage public et les systèmes de surveillance sur le site.

La maison d’hôte gérée par Lin Guoquan dans le village de Huajiang

Pont et villages renaissants

Depuis l’ouverture à la circulation du pont, le temps de traversée du canyon est passé de plus de deux heures à deux minutes. Or, son impact dépasse largement la seule amélioration des transports. Dès le départ, le projet a été pensé comme un levier d’intégration culturelle et touristique, et comme un moteur de l’économie régionale.

Guizhou Communications Investment Group a concentré les activités touristiques sur le pont lui-même tout en générant des retombées économiques en contrebas. Pistes de marche aérienne, escalade sur les structures d’ancrage, passerelles panoramiques et spectacles de lumières et de drones sont déjà mis en place. À terme, un téléphérique, des hébergements sur le thème du Trias et des bases éducatives compléteront l’offre. Depuis l’ouverture, le pont a accueilli près de trois millions de visiteurs, créé plus de 300 emplois directs et généré plus de 2 000 emplois indirects.

Les villages du canyon ont été les premiers bénéficiaires. Huajiang, autrefois semblable à tant de bourgs isolés désertés par leur jeunesse, voit désormais ses forces vives revenir. Aujourd’hui, 17 maison d’hôtes sont en activité, 30 autres sont en construction, et plus de 40 jeunes sont rentrés au village. En haute saison, les affaires sont florissantes. « Le pont a changé nos vies », témoigne Lin Guoquan, tenancier d’une maison d’hôte.

« J’ai étudié la biodiversité dans de nombreux endroits, mais je n’avais jamais ressenti aussi concrètement l’impact d’une infrastructure sur une communauté », déclare Benoît Guénard à l’issue de sa visite. « Le pont a su concilier écologie et développement. C’est un modèle dont le monde pourrait s’inspirer. » Haut de ses 625 m, le pont du canyon de Huajiang prouve qu’il est possible de bâtir sans détruire la nature.

 

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