
Le premier remorqueur à propulsion hydrogène-électricité de Chine a été mis en service au port de Qingdao (Shandong), le 26 juin 2025.
Longtemps associée à des images de fumées industrielles et de forte pollution, l’industrie chimique connaît aujourd’hui une transformation rapide vers des modes de production plus propres. Dans la Zone de développement économique de Jintang (Sichuan), l’usine de matériaux cathodiques pour batteries lithium-ion de B&M Tech illustre cette mutation.
Dans ses ateliers intelligents, des véhicules autonomes assurent la logistique interne tandis que les lignes de production fonctionnent avec un haut niveau de numérisation. Le site, qui compte une quinzaine d’ateliers et une centaine de lignes de production pour une capacité annuelle de 100 000 tonnes, est parvenu à atteindre la neutralité carbone nette dans ses opérations, devenant la première usine chinoise de matériaux cathodiques certifiée « zéro carbone ».
Cette transformation s’inscrit dans un contexte marqué par le renforcement des exigences climatiques et l’accélération des politiques de décarbonation, tant en Chine qu’à l’étranger. B&M Tech, qui a lancé son programme d’usine zéro carbone en 2021, en est une illustration : optimisation des procédés, réduction de la consommation énergétique et généralisation des systèmes numériques de gestion.
L’expérience de ces entreprises accompagne la mise en place d’un cadre politique national. Le 19 janvier, cinq institutions chinoises ont publié les Lignes directrices sur la promotion de la construction d’usines zéro carbone, marquant une nouvelle étape dans la transition verte de l’industrie. Cette orientation a été réaffirmée dans le dernier Rapport d’activité du gouvernement publié début mars, qui souligne que « le développement d’usines et de parcs industriels zéro carbone sera poursuivi ».
Selon le ministère de l’Industrie et de l’Informatisation, une « usine zéro carbone » n’implique pas l’absence totale d’émissions, mais leur réduction maximale dans les conditions technologiques et économiques actuelles, accompagnée d’une amélioration continue afin de maintenir les émissions à leur niveau le plus bas. La publication de ce document donne de l’envergure à des initiatives isolées, jusqu’à en faire une stratégie nationale structurée.
Focus sur le carbone
La neutralité carbone s’impose aujourd’hui comme l’un des objectifs majeurs de la gouvernance climatique mondiale. Selon Tian Jinping, chercheur à l’École de l’environnement de l’Université Tsinghua, près de 13 000 entreprises dans le monde avaient rejoint en novembre 2025 l’initiative internationale Race to Zero, visant à réduire de moitié les émissions mondiales d’ici 2030. Plus de 2 300 entreprises ont déjà adopté des objectifs de neutralité carbone et accélèrent la construction d’usines zéro carbone.
Dans ce contexte, les Lignes directrices établissent une feuille de route détaillée pour la construction des usines zéro carbone, dont l’un des piliers est la mise en place d’un système complet de gestion du carbone, destiné à mesurer, déclarer et vérifier les émissions de manière rigoureuse. Les entreprises sont ainsi invitées à établir un inventaire précis de leurs émissions directes, issues notamment de la combustion ou de procédés industriels, ainsi que de leurs émissions indirectes liées à la consommation d’électricité ou de chaleur.
Les experts soulignent que la construction d’une usine zéro carbone repose sur deux leviers complémentaires. Le premier consiste à réduire les émissions à la source, notamment par la transformation du mix énergétique. L’augmentation de la part d’électricité verte, l’utilisation de l’hydrogène ou de la biomasse constituent des solutions clés. Le second levier concerne la décarbonation des procédés industriels eux-mêmes, notamment par l’optimisation des processus de production, l’amélioration de l’efficacité énergétique des équipements ou encore l’adoption de technologies émergentes comme la capture et le stockage du carbone.
La transformation ne se limite cependant pas au périmètre de l’usine. Les Lignes directrices mettent également l’accent sur la notion d’empreinte carbone afin d’entraîner l’ensemble de la chaîne industrielle dans une démarche de réduction des émissions. Les entreprises sont encouragées à analyser les émissions tout au long du cycle de vie des produits, depuis l’approvisionnement en matières premières jusqu’au transport et à la distribution.
La numérisation joue également un rôle central dans cette transition. Grâce aux technologies de l’Internet industriel, du big data et de l’intelligence artificielle, les entreprises peuvent désormais surveiller en temps réel leur consommation énergétique et leurs émissions de carbone. Des plateformes numériques de gestion énergétique permettent d’analyser les données, d’optimiser la production et d’améliorer la performance environnementale.
La question de la compensation carbone suscite également une attention croissante. Les Lignes directrices soulignent que la neutralité carbone doit d’abord reposer sur une réduction effective des émissions. Les mécanismes de compensation, tels que les marchés du carbone ou certains projets environnementaux, ne doivent intervenir qu’en dernier recours afin de neutraliser les émissions résiduelles impossibles à éliminer.
Dans ce processus, les normes jouent un rôle déterminant. Une série de standards techniques et de cadres méthodologiques sera élaborée afin d’harmoniser les méthodes de calcul des émissions, les critères d’évaluation et les procédures de certification. L’objectif est d’assurer la crédibilité internationale du système et de faciliter l’intégration des entreprises chinoises dans les chaînes de valeur mondiales bas-carbone.

La surveillance du fonctionnement des équipements sur une ligne de production automatisée de l’usine zéro carbone de Zhejiang Qinyuan Water Treatment, à Hangzhou (Zhejiang), le 24 mars 2023
Développement par étapes
La construction des usines zéro carbone en Chine suit une stratégie progressive. Les autorités prévoient d’abord de concentrer les efforts sur les secteurs où la transition est techniquement plus accessible et où la consommation énergétique repose principalement sur l’électricité.
Dès cette année, une première série d’usines pilotes sera sélectionnée afin de servir de références. En 2027, plusieurs secteurs, notamment l’automobile, les batteries lithium-ion, le photovoltaïque, l’électronique ou encore les infrastructures de calcul, devraient constituer un premier noyau d’industries zéro carbone. À l’horizon 2030, l’objectif est d’étendre cette démarche aux industries traditionnelles à forte intensité énergétique, telles que la sidérurgie, les matériaux de construction ou les métaux non ferreux.
Cette approche progressive, adaptée aux spécificités sectorielles, tient compte des caractéristiques de développement des différentes industries, de leurs profils d’émissions, des difficultés technologiques de décarbonation ainsi que du rapport coûts-bénéfices. Elle vise à faire émerger des leaders dans les secteurs compétitifs, tels que l’automobile ou les batteries lithium-ion, tout en explorant des trajectoires de transition pour les industries traditionnelles énergivores, explique Pan Xiaohai, vice-directeur général de la China International Engineering Consulting Corporation, à China Energy News.
Cependant, selon lui, la transition vers une industrie zéro carbone reste aujourd’hui à un stade expérimental : certaines entreprises n’en ont pas encore une compréhension complète et manquent de voies claires pour y parvenir. C’est pourquoi les Lignes directrices insistent sur la nécessité d’un soutien coordonné des politiques publiques, des mécanismes de marché et des innovations technologiques.
Peu avant la publication des Lignes directrices en décembre 2025, la première liste nationale de 52 parcs industriels zéro carbone a été annoncée par trois institutions nationales. Le passage de l’usine zéro carbone au parc industriel zéro carbone marque ainsi un changement d’échelle stratégique, articulant initiatives ponctuelles et transformation systémique.