
L’essor fulgurant des « entreprises unipersonnelles » soutenu par l’IA (image générée par IA)
Pour travailler, Su Kui n’a besoin que d’un ordinateur portable, d’une gourde et d’un sac en toile. Cet entrepreneur né dans les années 1980 pilote seul son activité – une entreprise unipersonnelle adossée à des outils d’animation assistée par intelligence artificielle (IA). Depuis ce cadre minimaliste, il a développé Dragon Bone Animation, un produit qui compte aujourd’hui plus de 6 000 utilisateurs enregistrés dans le monde.
Chaque matin à dix heures, il rejoint Zhongguancun AI North Latitude, un espace communautaire pékinois proposant des bureaux au loyer modéré et un accompagnement dédié aux entrepreneurs solo, en plein cœur du pôle technologique de la capitale. Il commence par examiner les retours des utilisateurs, puis consacre au moins six heures au codage et au débogage, assisté par des outils d’IA tels que Cloud Studio de Tencent et Doubao.
« Toutes les IA sont mes employés », confie-t-il au Beijing Daily. « Elles ne se plaignent jamais, ne connaissent pas la fatigue. Tant que les instructions sont claires, elles s’exécutent. »
Entreprendre seul
Ingénieur senior et expert technique de longue date, Su Kui a vu ses certitudes basculer avec l’irruption de ChatGPT, de DeepSeek et de leurs semblables. Et si, avec l’IA comme associée, une seule personne pouvait accomplir le travail qui exigeait auparavant une équipe entière ?
Dès 2024, il franchit le pas et lance son propre produit. Sous son impulsion, l’IA écrit le code, traque les bugs, génère les animations, et rédige même les textes promotionnels.
Ce n’est qu’en novembre 2025 qu’il découvre le terme d’« entreprise unipersonnelle ». Il réalise alors qu’il en est déjà l’incarnation parfaite et qu’il remplit toutes les conditions pour intégrer Zhongguancun AI North Latitude. Puis, il s’y installe.
Partout en Chine, les entreprises unipersonnelles émergent discrètement et dessinent un nouveau paradigme entrepreneurial. Portées par des coûts maîtrisés, une agilité décisionnelle et une flexibilité sans équivalent, elles prospèrent dans des niches délaissées par les grands groupes. Avec les progrès de l’IA et des politiques favorables, ces « super-individus » redéfinissent l’innovation à petite échelle.
Pour accompagner cet essor, les villes déploient des politiques sur mesure. Shenzhen (Guangdong) propose jusqu’à dix millions de yuans de coupons de formation par an et par demandeur pour couvrir les coûts de calcul et d’appel aux modèles d’IA.
Dans la province du Jiangsu, Suzhou a mobilisé un fonds d’innovation jeunesse d’un milliard de yuans. Pour un projet prometteur, l’investissement en capital via des dispositifs publics peut atteindre vingt millions de yuans.
À Beijing, Zhongguancun AI North Latitude offre des réductions de loyer pouvant aller jusqu’à trois ans, ainsi que des subventions en puissance de calcul, de quoi tisser un écosystème favorable. Aujourd’hui, l’espace rassemble plus de 120 entreprises innovantes dans l’IA. Parmi elles, 26 fonctionnent en format très réduit (équipes d’une à quatre personnes), et 14 sont strictement unipersonnelles, œuvrant dans des domaines comme l’IA appliquée à l’industrie, à la culture ou à la finance.
Pour Su Kui, rejoindre cette communauté va bien au-delà de l’aspect matériel. Il y a retrouvé des pairs, transformant l’isolement pesant du travail à domicile en une dynamique d’échanges stimulants. Ces microstructures investissent des secteurs aussi variés que le commerce électronique transfrontalier ou les industries créatives et culturelles.
Dans la nouvelle zone de Lingang à Shanghai, Chen Zishun, fondateur de Humi Technology, s’est installé dans une communauté appelée Zero Boundary Cube. « J’ai créé cette micro-entreprise en 2025, et il ne m’a fallu que trois jours pour finaliser l’immatriculation. Le gouvernement propose des bureaux gratuits et un soutien politique. Entreprendre seul est bien plus simple que je ne l’imaginais », raconte M. Chen. En quatre mois, il a réussi à commercialiser un modèle de couverture sur le marché japonais. « Au quatrième trimestre 2025, le chiffre d’affaires de mon entreprise a dépassé cinq millions de yuans », confie-t-il au Shanghai Daily.
L’essor de ces structures reflète une mutation plus profonde des modes de travail. Zhang Zhenpeng, professeur à l’Institut des industries culturelles de l’Université de Shenzhen, y voit l’émergence d’un type d’organisation fondamentalement nouveau.
« Une entreprise unipersonnelle est essentiellement une structure allégée et hautement efficace, qui associe des entrepreneurs solo à des outils d’IA », explique-t-il au Guangming Daily. « Elle permet à la personne de valoriser pleinement ses compétences, sans les freins du salariat traditionnel. »
Il ajoute que les indicateurs mêmes de la croissance évoluent. Autrefois, les investisseurs percevaient l’augmentation des effectifs comme un signe d’expansion. Désormais, la concurrence porte sur la capacité à coordonner des tâches commerciales complexes avec une efficacité accrue.

Une formation sur le marketing assisté par l’IA au marché de commerce international de Yiwu (Zhejiang), le 6 mars 2025
Alliance de circonstances
À Hangzhou (Zhejiang), Ran Wei a quitté son poste de commercial en dispositifs médicaux en septembre dernier pour lancer sa propre plateforme boostée à l’IA : un site de services destiné aux entrepreneurs solo, proposant conseil en politiques publiques, vente de produits et mise en relation avec des partenaires.
De la première ligne de code à la version finale prête au lancement, il n’a mis que 48 heures. Il travaille désormais au Future Digital Intelligence Hub de Hangzhou, où il partage l’espace avec d’autres entrepreneurs.
« En général, nous travaillons en solo sur nos propres projets », confie-t-il au Zhejiang Daily. « Mais quand une grosse commande arrive, qu’une personne ne peut gérer seule, nous pouvons former rapidement une équipe. L’un se charge du marketing boosté à l’IA, un autre excelle dans la conception d’interfaces utilisateur, un troisième est spécialisé dans le développement matériel. Une fois le projet terminé, on se sépare aussi vite qu’on s’est réunis. C’est un nouveau modèle d’organisation pour l’ère de l’IA – une collaboration qui n’est pas dictée par une structure d’entreprise, mais qui se forme naturellement autour du travail à accomplir. »
Malgré son attractivité, ce schéma se heurte à des obstacles de taille : financement complexe, déficit de confiance des partenaires et compétences parfois trop segmentées. Tang Ningyu, professeure à l’École d’économie et de management Antai de l’Université Jiao Tong de Shanghai, a observé ces difficultés de près.
« Le prêt bancaire traditionnel repose en grande partie sur des garanties en actifs fixes. Or, les actifs clés des micro-entreprises sont immatériels – propriété intellectuelle, droits sur les revenus futurs, réputation personnelle – autant d’éléments difficiles à évaluer et à donner en garantie », explique-t-elle au Shanghai Youth Daily.
Gu Minghua, président du groupe Suzhou Dahua, pointe d’autres fragilités structurelles. « En s’appuyant uniquement sur les décisions et les opérations d’une seule personne, les entreprises unipersonnelles présentent des limites intrinsèques en matière de vision stratégique, d’expertise professionnelle, de capacité managériale et de compétitivité sur le marché », souligne-t-il à Xinhua.
Mais Jiang Xuefeng, professeur à l’École normale supérieure de l’Est de la Chine, se montre plus optimiste. « Les entreprises innovantes de haute technologie se caractérisent aujourd’hui par une forte valeur ajoutée et une forte intégration entre modes de pensée, modèles économiques et approches technologiques. Contrairement à l’industrie manufacturière traditionnelle avec ses usines tentaculaires, il suffit désormais d’une poignée de personnes pour créer des entreprises d’envergure. »
« Les entreprises unipersonnelles constituent une nouvelle forme industrielle prometteuse », ajoute-t-il. « Nous devons reconnaître ce nouveau modèle économique, ainsi que les opportunités de percées technologiques et de montée en gamme qu’il porte. Notre tâche aujourd’hui est d’accompagner le basculement des anciens modèles vers les nouveaux. »
*YUAN YUAN est journaliste à Beijing Information.