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Mais où sont passés les travailleurs migrants ?

2019-08-02 15:42:00 Source:La Chine au présent Auteur:WANG ZHE
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Le 2 juillet 2019, un ouvrier travaille sur le chantier du pont Xinmiaohu dans le district de Duchang, à Jiujiang (province du Jiangxi).

 

WANG ZHE*

 

D’après le Rapport d’enquête et de suivi sur les travailleurs migrants 2018 publié par le Bureau national des statistiques de Chine, en 2018, le nombre de paysans ayant migré vers les villes pour y trouver un emploi a diminué de 2,04 millions sur un an. Une baisse record ! Pourquoi les travailleurs migrants n’ont-ils plus cette volonté d’aller travailler en ville ? Quel sera l’impact de cette chute du nombre de travailleurs migrants ?

 

En 2018, la Chine comptait 135,06 millions de nongmingong (travailleurs migrants d’origine rurale), soit 1,5 % de moins que l’année précédente.

 

Alors, vers quelles contrées se dirigent à présent ces travailleurs migrants ? Selon l’analyse de certains journalistes, au fil de la transformation et de la modernisation industrielle des régions dans la partie est de la Chine, le « centre de gravité » du secteur manufacturier s’est déplacé vers les régions du centre et de l’ouest du pays, accélérant là-bas la marche de l’industrialisation et de l’urbanisation. En outre, le stress ressenti au quotidien dans les villes de premier et deuxième rang s’est vivement intensifié. Ces deux facteurs ont incité les travailleurs migrants à délaisser les grandes villes de l’est au profit des villes de taille moyenne et petite, voire des districts, dans les régions centrales et occidentales. Il s’agit aujourd’hui d’une grande tendance s’observant dans les flux migratoires internes en Chine.

 

Inversion des flux migratoires

 

« Auparavant, je travaillais sans répit dans le Guangdong pour gagner ma croûte. Je n’étais pas trop mal loti, mais au final, je n’étais pas “chez moi”. À présent, je suis de retour à Hefei, où je suis enfin épanoui sur les plans familial et professionnel », raconte Liu Hui. Jadis, cet homme originaire de Suzhou (province de l’Anhui), travaillait toute l’année à Shenzhen. Il ne revenait dans sa famille qu’une fois par an, à l’occasion du Nouvel An chinois, puis aussitôt après cette fête, il repartait à Shenzhen pour reprendre du service. Et chaque fois, il devait s’acquitter de frais de transport élevés. Il a vécu ainsi pendant plus d’une décennie.

 

Mais en 2016, Liu Hui a trouvé un poste à Hefei, chef-lieu de sa province natale de l’Anhui. Il a donc déménagé dans cette ville avec toute sa famille, avant d’acheter une maison dans la banlieue. En l’espace d’un an, il a pu faire plusieurs fois l’aller-retour à Suzhou, la ville de son enfance.

 

D’après le Rapport d’enquête et de suivi sur les travailleurs migrants 2018, le nombre de travailleurs migrants installés dans le delta de la rivière des Perles et dans la mégalopole Beijing-Tianjin-Hebei a fortement diminué. Par exemple, Dongguan, l’une des villes qui s’est développée autour de l’industrie légère, a clairement connu un exode net de sa population.

 

En effet, dans ces régions, la croissance économique s’essouffle par manque de moteurs de croissance à long terme. D’un côté, les secteurs émergents sont minoritaires, tandis que les secteurs traditionnels sont en perte de vitesse. La zone économique du delta de la rivière des Perles, axée à l’origine sur les industries bas et moyen de gamme, voit progressivement son avantage concurrentiel diminuer à mesure qu’augmente le coût de la main-d’œuvre, notamment dans l’assemblage de l’ameublement, des produits électroniques et de l’électroménager.

 

Pour Shen Bing, directeur adjoint de l’Institut d’aménagement du territoire et d’économie régionale relevant de l’Académie chinoise de recherche en macroéconomie, par le passé, la population chinoise migrait de manière générale d’ouest en est, pour s’établir principalement dans les zones économiques du delta du Yangtsé et du delta de la rivière des Perles. De nos jours, le phénomène inverse se produit : les travailleurs migrants se dirigent majoritairement vers les régions centrales et occidentales. En 2018, le nombre de travailleurs migrants s’est réduit de 1,85 million à l’est et de 90 000 dans la région du Nord-Est composée de trois provinces : le Liaoning, le Heilongjiang et le Jilin. À l’opposé, ce chiffre a augmenté dans les régions du centre et de l’ouest, atteignant 3,78 millions.

 

Depuis de nombreuses années, la province de l’Anhui, située dans le centre du pays, est considérée comme l’une des principales terres de migration sortante des travailleurs. Cependant, depuis 2013, la tendance s’est inversée. En 2018, l’Anhui s’est classée troisième parmi les provinces et régions du pays enregistrant le plus grand afflux net de population. Outre Suzhou, Bengpu et Huainan dans le nord, en 2018, les 13 autres villes de l’Anhui ont connu une migration entrante. Ainsi, en matière de circulation des personnes, l’Anhui est entrée dans une nouvelle ère caractérisée par le « retour continu des migrants ». L’agglomération urbaine Chengdu-Chongqing, localisée à l’ouest, présente des caractéristiques similaires : une entrée de population reflétant l’inversion des flux migratoires de travailleurs.

 

Il est évident, selon Shen Bing, que derrière cet afflux net de population vers l’Anhui se cachent des raisons spécifiques qui poussent les travailleurs migrants à rentrer. Ces dernières années, l’Anhui s’est profondément impliquée dans le delta du Yangtsé en faveur d’une coopération menée selon une division du travail appropriée. Résultat : de nombreuses industries de fabrication du Jiangsu, du Zhejiang et de Shanghai ont délocalisé leurs usines dans l’Anhui. Ces facteurs ont joué un rôle moteur évident dans l’économie de la province, incitant par la suite les travailleurs migrants à revenir dans leur région d’origine pour y travailler. Même principe pour l’agglomération urbaine Chengdu-Chongqing.

 

« Après 2010, le retour de la population dans les districts est devenu une tendance indéniable, surtout dans les provinces occidentales de la Chine », a souligné Zhang Bing, directeur général adjoint au Bureau d’aménagement du territoire national relevant du ministère chinois des Ressources naturelles. Selon les statistiques, entre 2000 et 2014, la population urbaine dans les zones chinoises de niveau district est passée de 190 millions à 360 millions ; et 56 % de la population urbaine ajoutée à l’échelle du pays se concentre dans ces zones de niveau district. Notons que sur la même période, ces zones en plein essor ont contribué à environ 43 % de la hausse du PIB chinois.

 

De l’avis de Zhang Bing, à l’heure où le seuil d’urbanisation exigé par les employés qualifiés est peu à peu rehaussé, des facteurs tels que le coût de la vie élevé dans les villes de premier et deuxième rangs expliquent le retour massif des travailleurs migrants.

 

Couler ses vieux jours dans sa région natale

 

Une cause un peu triste est également à prendre en compte : la première génération de travailleurs migrants a vieilli.

 

« Si je suis disposée à revenir dans ma province natale du Jiangxi pour y passer mes vieux jours, c’est parce que d’une part, mon travail est de plus en plus éreintant, et d’autre part, la fille de la famille vient d’avoir un bébé qui demande beaucoup d’attention. Dernièrement, j’ai demandé à mes proches de me trouver un emploi dans ma province natale pour que je puisse rester », a expliqué Lin Aihua, qui a travaillé de nombreuses années dans l’arrondissement Xicheng à Beijing. Toute sa vie durant, elle a exercé le métier de caissière. Mais alors que de plus en plus de supermarchés mettent en place des caisses en libre-service, Lin Aihua a changé de nombreuses fois d’employeur et son salaire a été revu à la baisse.

 

Selon l’analyse de Lin Caiyi, économiste en chef du HuaAn Funds, le nombre total de personnes en âge de travailler en Chine a commencé à diminuer à partir de 2012, ce qui va entraîner une diminution de la main-d’œuvre rurale. Dans le contexte du vieillissement de la population, l’âge moyen des travailleurs migrants a graduellement augmenté, jusqu’à atteindre 40,2 ans en 2018, contre 38,6 ans en 2015. De plus, la part des travailleurs migrants ayant passé la cinquantaine n’a fait que progresser au cours des cinq dernières années, et avec l’âge, ceux-ci sont plus enclins à travailler près de leur foyer natal.
 

 

Revenir au district ?

 

Dans une telle conjoncture où les travailleurs migrants reviennent travailler dans les régions du centre et de l’ouest, le concept d’« économie du district » a pris de l’importance.

 

« C’est dans l’économie du district que résident aujourd’hui le plus vaste potentiel de demande intérieure et la plus grosse dynamique de développement », a déclaré Huang Yong, directeur général du Centre de coopération internationale relevant de la Commission nationale du développement et de la réforme de Chine. En 2018, les 100 plus grands districts et villes industriels abritaient 6,7 % de la population chinoise, et contribuaient au PIB du pays à hauteur de 11 % et à la valeur ajoutée industrielle à hauteur de 16,3 %. Dans ces endroits, le PIB par habitant a atteint 106 000 yuans, soit plus que le montant affiché dans certaines provinces économiquement développées telles que le Guangdong et le Shandong.

 

Selon Huang Yong, l’économie du district doit se développer et se diversifier, afin d’assumer la lourde responsabilité du transfert industriel. Tout en préservant les formes de l’agriculture rurale, elle doit servir à couvrir les besoins alimentaires et à garantir la sécurité écologique à l’échelle nationale. Dans le même temps, ce retour massif des travailleurs migrants fera certainement croître considérablement la demande en services publics (logement, santé, retraite et éducation). L’économie du district devra donc surmonter ces défis, une mission qu’elle ne pourra réussir qu’avec le soutien et la contribution solides du gouvernement et de la société.

 

Le district de Gushi, situé à Xinyang (province du Henan), a toujours été une grande réserve de main-d’œuvre, « point de départ » de plus de 600 000 travailleurs migrants chaque année. Cependant, suite aux changements intervenus dans l’environnement extérieur, un grand nombre de travailleurs migrants sont revenus dans leur district natal de Gushi pour se lancer dans l’entrepreneuriat. Comme nous l’a indiqué un responsable du Bureau des services économiques et des ressources humaines de Gushi, actuellement, les départs et les retours de travailleurs au district sont au coude-à-coude. Ceux qui partent sont majoritairement des jeunes étudiants, lycéens voire collégiens ; ceux qui reviennent sont surtout des travailleurs migrants de la première génération. Ces derniers, qui ont quitté leur foyer natal dans les années 1980 et 1990, doivent désormais s’occuper aussi bien de leurs aînés que de leurs enfants et petits-enfants, et commencent à songer à la retraite. Pour toutes ces raisons, ils recherchent du travail au plus près de leurs proches et amis, pour trouver le compromis idéal entre gagner de l’argent et partager des moments de joie en famille.

 

À l’heure actuelle, le gouvernement fait en sorte d’accompagner ce mouvement de retour des travailleurs migrants, ayant adopté des politiques préférentielles pour ceux qui reviennent avec l’idée de fonder leur entreprise. Mais de nombreux obstacles se dressent sur le chemin. Les travailleurs migrants qui reviennent chez eux pour monter leur entreprise sont limités en termes de fonds, d’expérience sur le marché et de capacité à résister aux risques. En outre, les soucis liés à l’exploitation des terres, les difficultés de financement, la mise à niveau technologique trop lente et la pénurie en ressources humaines sont autant de lacunes qui freinent l’économie du district.

 

Avec la mise en œuvre de la stratégie nationale préconisant la revitalisation rurale et un nouveau type d’urbanisation, les villes du centre et de l’ouest de la Chine prennent du galon, et la construction urbaine y va bon train. Les villes s’agrandissent, à tel point que de nombreux districts sont devenus des banlieues urbaines. Dans les cinq prochaines années, l’économie du district devrait entrer dans une nouvelle ère de développement », a prédit Shen Bing. Pour lui, il convient de stimuler le développement coordonné de l’économie locale en promouvant le bon développement de l’économie du district. Il estime en effet que la planification de l’économie locale revêt une importance considérable dans la réduction des disparités entre les diverses régions.

 

*WANG ZHE est journaliste pour China Reports.

 

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