Les artisans :
la
voie du savoir-faire
ANTOINE HAZARD, en collaboration
avec HU YUE
La
modernité ne les a pas encore chassés. Coiffeurs ambulants,
cordonniers, rémouleurs sillonnent encore les villes de Chine.
Ces artisans préfèrent lagitation des rues au
confort des boutiques. Disparus en Occident depuis des décennies,
ils persistent dans la société chinoise, offrant une
vitrine dun autre temps.
BEIJING, rue Kouzhong beili, 8 h du matin. Un cliquetis métallique
résonne dans lair, puis une voix claironne à
pleins poumons : « Mo jianzi lei, qiang caidao (Acérez
les ciseaux, aiguisez les couteaux) ! ». Le rémouleur
est dans les parages. Il ny a pas un instant à perdre
pour les habitants du quartier. Cuisiniers, femmes au foyer, personnes
âgées sortent leurs vieilles lames et descendent dans
la rue à la rencontre de laiguiseur de couteaux. Il
a déjà installé sa meule et ses pierres abrasives
sur le trottoir. En à peine cinq minutes, la lame retrouve
son tranchant. Prix du service : cinq yuans.
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Zhao Shuzhang,
coiffeur ambulant : « À lextérieur,
je suis plus libre de mes mouvements. »
ANTOINE HAZARD |
Le rémouleur
Miao Jun ne reste quune heure au même endroit.
HU YUE |
« Je ne reste ici quune heure, ensuite, je vais
dans dautres quartiers », explique Miao Jun, 36
ans, le visage bronzé par le travail en plein air. Il parcourt
plusieurs kilomètres par jour à vélo, ne revenant
quune fois par semaine au même endroit. À son
passage, la rue sanime. « La plupart des clients
travaillent dans la restauration. Je sais quils ont besoin
de moi, car il ny a pas ailleurs de métiers équivalents.
Je ne manque donc pas de travail », ajoute le rémouleur
qui gagne environ 1 500 yuans par mois. La clientèle est
tout autant régulière quoccasionnelle. «
Cest la première fois que je viens le voir, on ma
dit quil y en avait un qui passait par là. Javais
justement besoin de faire aiguiser mon couteau », affirme
un habitant. Ici, pas besoin de rendez-vous ou de file dattente.
Le service est quasiment instantané.
Si ce spectacle semble ordinaire pour les Chinois, il étonne
plus dun visiteur occidental. Anouk, 27 ans, étudiante
française à Beijing, livre ses impressions : «
Ces petits métiers font le charme des villes chinoises. Au
moins, les rues sont animées, alors quen France, cest
beaucoup moins vivant. » Pour Thomas, Belge de 45 ans
travaillant à Beijing, ces métiers ambulants lui rappellent
son enfance, quand le marchand de glace, le rémouleur ou
lépicier faisaient leur tournée dans les villages
avec leur camionnette. « Les relations étaient amicales
et spontanées. Tous les clients se connaissaient et prenaient
le temps de discuter avec le commerçant. Je me rappelle encore
de la musique du marchand de glace dans sa camionnette quand il
arrivait. Les enfants du quartier accouraient. Aujourdhui,
on ne le voit plus dans le village », raconte-t-il.
La précarité au quotidien
Ces artisans font revivre lesprit de village en bas des centres
commerciaux et des gratte-ciel. Cette spontanéité
des échanges humains nest pas exempte dune certaine
précarité. Coiffeurs, rémouleurs, cordonniers,
cardeurs et autres métiers traditionnels ambulants sont pour
la plupart des activités occupées par des nongmingong
(paysans-ouvriers). Originaires de la campagne, ils ont délaissé
leurs champs pour trouver un travail mieux rémunéré
en ville. Cest le cas de Wang Jinlan, 40 ans, cordonnière,
venue de la province de lAnhui. Dans son village natal, elle
cultivait du riz. Mais à son premier enfant, il lui a fallu
plus dargent. « Une amie ma conseillée
le métier de cordonnier. Elle ma appris la technique.
Il ma fallu près de six mois pour me former. Maintenant,
mon métier me rapporte de 1 000 à 2 000 yuans par
mois. Cest plus que ce que je gagnais avant au village »,
raconte la cordonnière. Voilà maintenant quelques
années quelle a posé ses valises dans la rue
Kouzhong beili. Elle laisse sa boîte à outils sur place
et la ferme à clef tous les soirs avant de repartir chez
elle. Laissée sur les lieux, sa caisse lui permet de fixer
son territoire. « Je nai pas peur du vol. Le problème,
cest de perdre sa place. Quand on sabsente plusieurs
jours, notre place est prise. Il faut alors aller ailleurs et se
refaire une autre clientèle », explique-t-elle.
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| Wang Jinlan cultivait
du riz avant de soccuper des chaussures. |
La cordonnière
Wang Jinlan laisse son étal sur le trottoir pour réserver
son territoire.Antoine Hazard |
Travaillant six jours sur sept, Wang Jinlan reconnaît les
difficultés du métier. Son bras lui fait mal et ses
mains sont gonflées et abîmées. Mais elle ne
veut pas sarrêter, car elle espère économiser
assez dargent pour financer les études de ses deux
enfants restés au village. Quil vente ou quil
pleuve, elle refait les semelles ou recoud les chaussures des clients
pour 3 à 5 yuans. Avec le temps, elle sest attaché
la fidélité de certains clients. « Je la
connais depuis des années. Je viens souvent la voir, car
elle a une bonne technique», affirme une habitante du
quartier.
Être indépendant
Chen Xianneng est lui aussi cordonnier. Soumis aux aléas
du temps, il est obligé de sarrêter quand il
pleut à verse. « Heureusement quà Beijing,
il ne pleut pas souvent », dit-il avec le sourire. À
57 ans, il ne veut pas rester chez lui inactif. « Je voulais
occuper mon temps tout en gagnant de largent. Jai donc
choisi un métier qui ma permis dêtre libre,
indépendant. Si je travaillais pour un autre, je ne serais
pas sûr dêtre payé à la fin du mois
», explique-t-il.
Pas de patron, pas de loyer et pas dexistence légale.
Ces petits métiers artisanaux sont difficiles à recenser.
Ils ne sont pas réductibles à la seule population
flottante des nongmingong estimée à
environ 200 millions dans toute la Chine. Certains sont dauthentiques
citadins, artisans passionnés par leur travail. Cest
le cas de Zhao Shuzhang, coiffeur ambulant, qui a quitté
le confort dun salon pour exercer plus librement sa profession.
« Dans un salon, cest moins convivial quici, car
on na pas le temps de discuter avec les clients. Maintenant
que je suis à mon propre compte, à lextérieur,
je suis plus libre de mes mouvements. Jai beaucoup damis
qui viennent me voir pour se faire couper les cheveux », raconte
ce coiffeur de 69 ans. Ces métiers de la rue bénéficient
même de la considération de leurs collègues
dans les boutiques voisines. « Nous navons pas les
mêmes clients. Moi, je vise une clientèle plus exigeante
sur la qualité, alors quils soccupent des personnes
plus pauvres. Il est important que ces métiers de la rue
continuent dexister, car ils permettent aux plus démunis
daccéder à des services de proximité
», affirme le propriétaire dun petit salon
de coiffure.
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| Chen Xianneng, cordonnier :
« Si je travaillais pour un autre, je ne serais pas sûr
dêtre payé à la fin du mois. » |
Ce commerce bénéficie aussi de lindulgence
des autorités locales. À Shanghai, la municipalité
a dabord songé à chasser ces métiers
ambulants hors du quartier daffaires de Pudong. Mais elle
sest ensuite ravisée, prenant conscience de lutilité
sociale de ces petits boulots et de lintérêt
quils suscitent auprès des touristes. « Les
métiers de la rue sont un moyen pour les étrangers
dappréhender la culture chinoise », affirme
un Allemand résidant à Shanghai.
En Chine, les artisans de la rue résistent encore au vent
de la modernité. Mais pour combien de temps ? La relève
est loin dêtre assurée, comme le confie une habitante
de Beijing : « Les artisans de la rue sont de moins en
moins nombreux. Ces métiers sont souvent méprisés
par les jeunes. Je trouve cela dommage ». Le couteau à
la main, elle sempresse de marcher vers le rémouleur
avant quil ne séloigne trop rapidement.
Un coiffeur en bonne forme
« Coupe courte », demande le client. Quelques
coups de rasoir et de ciseaux, et laffaire est réglée
en deux minutes. La taille est précise, pas un cheveu
ne dépasse. Le client pressé repart satisfait,
sortant deux yuans de sa poche. Un service efficace et bon
marché, voilà ce qui fait la réputation
du coiffeur ambulant Zhao Shuzhang.
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| Prix de la coupe : 2
yuans |
À 69 ans, il na toujours pas raccroché
ses ciseaux. « Je suis tombé malade. Pour
men sortir, il me fallait faire du sport et des activités
physiques en plein air. Jai décidé de
reprendre mon métier de coiffeur », explique
ce retraité actif, natif de Beijing. Entre deux coiffures,
il entretient sa condition physique en sautant à la
corde ou en jouant au volant chinois. « Dans un salon,
ce nest pas amusant. Tout le monde est occupé.
Moi, jai le temps de bavarder avec les gens. »
Tous les jours, 30 à 40 personnes se succèdent
sur le petit tabouret à lombre dun sophora,
son unique toit. Cela fait maintenant quelques années
quil sest fixé sous cet arbre quil
appelle son « repère ». Les clients
savent ainsi où le trouver. La plupart dentre
eux sont devenus ses amis. « Je préfère
me faire couper les cheveux ici plutôt que dans un salon.
Cest moins cher et jaime sa technique de coiffure
», confie un client.
Zhao Shuzhang a appris à couper les cheveux auprès
de son oncle qui travaillait dans un salon de coiffure réputé
de Beijing. Alors ouvrier de chantier, M. Zhao sest
lancé dans le métier de coiffeur. Il a commencé
par être employé dans un salon, mais insatisfait
de son salaire, il sest mis à son propre compte.
« Au salon, je ne gagnais que 1 000 yuans par mois
à lépoque. Aujourdhui, je gagne
plus du double. Cest suffisant pour vivre », explique-t-il.
À la différence des autres artisans de la rue,
Zhao Shuzhang mène une vie confortable. Son fils, propriétaire
dun immeuble de deux étages, subvient à
ses besoins. Son travail, il le vit comme un loisir. La désaffection
des jeunes pour son métier ne le touche pas. «
Jespère travailler jusquà mes 80
ans », souhaite-t-il simplement. Il aurait pu ajouter
: le travail, cest la santé.
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