Feng
Xiaogang,
le
cinéaste culte des films du Nouvel An
TANG
YUANKAI
«LANNÉE 1997 vient de se terminer, je men
souviendrai toujours. » Cest par cette phrase que sachève
la superproduction Jiafang Yifang (The Dream Factory), réalisée
en 1997 par Feng Xiaogang, alors âgé de 39 ans. À
ce moment-là, cette phrase exprimait les sentiments mêmes
du réalisateur. Ce film a alors non seulement sauvé
sa carrière, mais aussi sorti le cinéma chinois du
déclin quil connaissait à lépoque.
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| Cérémonie douverture
de la rétrospective dune décennie de films
de Feng Xiaogang pour le Nouvel An |
Dans les années 1990, le réalisateur avait déjà
démontré son talent dans des feuilletons, notamment
Beijingren zai Niuyue (Un natif de Beijing à New York),
mais les organismes de censure avaient banni ses films ultérieurs.
Par exemple, en 1996, le tournage de son film Guozhe langbeibukan
de rizi (Mener une vie de chien) avait été interrompu
après seulement dix jours de travail. Dans ce contexte, les
partenaires et les investisseurs avaient perdu plusieurs millions
de yuans, sans parler de leur perte de confiance dans le réalisateur.
Cependant, avec Jiafang Yifang, lheure de gloire de
Feng était finalement arrivée. Le film avait demandé
environ 4 millions de yuans dinvestissements, mais en a rapporté
plus de 36 millions en recettes sur le marché intérieur,
dont 11 millions seulement à Beijing. En 1997, cest
le seul film chinois à avoir couvert ses frais par les rentrées
au guichet dune seule ville. Depuis lors, il a réalisé
neuf autres films, et tous ont connu du succès en Chine.
Les chiffres parlent deux-mêmes : chacun de ces films
a rapporté environ 50 millions de yuans au guichet, 30 millions
de yuans de redevances perçues de la vente de DVD ou de la
télédiffusion et 150 millions de yuans en publicité.
Peu de réalisateurs chinois peuvent senorgueillir de
tels succès commerciaux.
À la fin de 2007, Feng a lancé Jijiehao (Assembly).
Ce film, qui se passe pendant la guerre civile en Chine à
la fin des années 1940, a battu tous les records : en un
mois, il a rapporté 235 millions de yuans. On dit que, pour
ce film joué par des inconnus, le total des cachets des acteurs
néquivaut même pas à celui du directeur
photo, considéré comme lun des meilleurs en
Chine. Néanmoins, lévocation du nom Feng Xiaogang
suffit maintenant à attirer les foules.
Jiafang Yifang, une nouvelle ère
pour le cinéma chinois
À lépoque de la sortie de ce film (1997), le
cinéma chinois enregistrait, depuis une décennie,
un déclin qui semblait inexorable. Dune part, les films
de Hollywood envahissaient le marché chinois, et dautre
part, la popularité croissante des VCD et des DVD (dont bon
nombre étaient piratés) influençait le développement
sain de lindustrie cinématographique. De nombreux cinéphiles
avaient délaissé le cinéma chinois, une dure
réalité pour ses cinéastes. En 1987, lindustrie
avait enregistré un déficit denviron 28 millions
de yuans, et le pilier de cette industrie, le Studio cinématographique
de Beijing, avait alors rapporté une perte pour la première
fois de son histoire.
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| À Shanghai, le 22 novembre
2007, le Musée de cire Madame Tussaud a établi
pour la première fois une salle spéciale pour
un film chinois. Il sagit de Jijiehao (Assembly).
Feng Xiaogang est en train de se faire photographier avec sa
statue de cire. |
Cependant, deux hommes navaient pas perdu espoir de trouver
une solution à cet épineux problème : Han Sanping,
directeur du Studio cinématographique de Beijing, et Zhang
Heping, président de la Beijing Forbidden City Film Co. Ltd.
Ils ont immédiatement été séduits par
lhumour noir et lattachement aux plus faibles (la touche
spéciale de Feng Xiaogang) qui se dégageaient du scénario
de Jiafang Yifang, un film dont lintrigue est centrée
sur lhistoire de quatre jeunes qui fondent une compagnie aidant
des gens à vivre leurs rêves, même si ce nest
que pour un jour. Les deux hommes ont donc décidé
dinvestir dans ce film, den confier la réalisation
à Feng (malgré de fortes oppositions) et de le sortir
sur les écrans pour le Nouvel An de 1997.
Ils ont toutefois posé trois conditions au réalisateur
: le contenu du film devait sharmoniser à latmosphère
de la fête; son histoire devait être comique, et sa
fin, heureuse; et il fallait un ou plusieurs artistes très
connus. Feng a su satisfaire à ces exigences et on connaît
la suite. Cette année-là, les recettes de Jiafang
Yifang ont même dépassé celles de Wo
shi shei? (Who am I?), mettant en vedette Jackie Chan, et le
film a changé la donne du marché du cinéma.
Une décennie de films pour le Nouvel
An
Depuis Jiafang Yifang, Feng Xiaogang est le roi incontesté
des films pour le Nouvel An. Sa domination est telle quil
aurait un jour dit à la blague : « Si je ne fais pas
de films, quest-ce que les gens regarderont? » La confiance
de Feng vient évidemment des bons résultats de ses
films sur le marché chinois. En 1999, avec Meiwan meiliao
(Sorry Baby), Feng Xiaogang a connu un franc succès durant
la période du Nouvel An. Le héros de ce film est un
chauffeur timide, un perdant, comme les aime Feng. Puisque ce film
est comique et met en scène des situations courantes de la
Chine actuelle, les gens se sont identifiés à son
héros et il a raflé sans problème une bonne
partie des recettes du marché de la période du Nouvel
An.
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| Feng Xiaogang, près
dun tableau dressant les chiffres des recettes de tous
ses films |
« Mon secret, cest dévoluer avec lépoque
», déclare Feng. De manière humoristique, et
parfois un peu amère, ses films reflètent la diversité
et la complexité dun pays en transformation et examinent
la façon dont les gens ordinaires essaient daffronter
les changements. Les spectateurs trouvent force et bienveillance
dans ses descriptions amusantes de ce que la vie peut réserver
à ceux qui nont ni privilèges ni pouvoir. Cest
ainsi que ses films remplissent « une fonction essentielle
de la culture populaire », déclare M. Dai Jinhua, expert
en cinéma et professeur à luniversité
de Beijing. En somme, les films de Feng racontent les joies et les
peines des plus faibles de la société contemporaine,
longtemps ignorés par le cinéma chinois. Dans son
troisième film, Bujian busan (Be There or Be Square),
qui se déroule aux États-Unis, plutôt que de
mettre laccent sur les gros bonnets qui se pavanent dans les
rues de Wall Street, il le met sur des travailleurs saisonniers
chinois qui tentent de sen sortir dans la société
étatsunienne.
Dailleurs, Feng a aussi appris de Charlie Chaplin à
se moquer des nouveaux riches et des « grands personnages
». Dans Jiafang Yifang, un richard est blasé
de la richesse et du confort que lui procure sa vie et il désire
vivre à la campagne. Mais ce désir sévanouit
rapidement lorsquil est confronté à la dure
réalité dun village reculé. En effet,
les paysans se plaignent quil a volé presque tous leurs
animaux domestiques à poil, dans sa quête pour de la
viande, un luxe rare dans ce village.
Dans son prochain film, Guizu (Les Nobles), dont la sortie
est prévue pour le Nouvel An 2009, Feng se moquera également
de ce type de personnages.
Savoir toucher les cordes sensibles des
cinéphiles
Pendant les années 1990, les spectateurs se sont peu à
peu familiarisés avec le style de ce cinéaste et ils
y ont trouvé un reflet deux-mêmes. Le Pr Dai
commente ce phénomène en ces termes : « La vie
dure, mais heureuse, des petites gens est précisément
le thème principal de la culture populaire et Feng Xiaogang
a su le saisir. »
En fait, les amateurs de Feng sont aussi des passionnés
de Ge You, un acteur qui joue fréquemment dans ses films
et qui, en 1994, a gagné le Prix du Meilleur Acteur au Festival
de Cannes pour son rôle dans le film Huozhe (Vivre),
de Zhang Yimou. Avec son caractère aimable et son crâne
chauve, les spectateurs le surnomment Grand-père Ge. Selon
Feng : « En Chine, il ny a que quelques acteurs qui
ont la capacité dattirer des spectateurs, notamment
Jet Li, Tony Leung (le héros de Lust, Caution dAng
Lee) et Ge You. »
« Les gens ordinaires interprétés par Ge ne
sont pas malicieux, mais intelligents, ce qui leur fait gagner ladmiration
des spectateurs, déclare Feng; ces personnages sont des faibles,
mais ils sont compréhensifs et honnêtes. Ils font preuve
de bravoure dans les moments cruciaux et laissent même tomber
lidée de revanche quils avaient envisagée
contre leur ennemi. Cest souvent une fin heureuse qui crée
un effet de surprise chez le spectateur. »
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| Feng Xiaogang (au centre),
pendant le tournage du film Jijiehao (Assembly) |
Ge You est né à Beijing et son accent local est très
caractéristique. Les spectateurs laiment justement
à cause de cet accent. Lhumour typique de Beijing (un
peu à cause de Ge You) et un type dhumour noir sont
devenus la « marque de commerce » des films de Feng.
Dailleurs, les dialogues de ses films donnent souvent lieu
à des expressions qui deviennent populaires dans la population.
Par exemple : « Un mariage sans amour nest pas heureux,
mais un mariage sans appartement est encore plus malheureux »;
ou encore, « Comment identifier les gens qui ont beaucoup
dargent? Ce sont ceux qui achètent les choses les plus
chères, plutôt que les meilleures. »
Feng avoue franchement quen tant que scénariste, il
a également appris beaucoup de Wang Shuo, un romancier célèbre
pour son langage cynique. Ce dernier a participé à
lécriture du feuilleton Bianjibu de gushi (Les
Rédacteurs), populaire durant les années 1990 et dans
lequel Ge You jouait également.
En bref, les dialogues constituent lune des grandes valeurs
des films de Feng Xiaogang, et ceux-ci ont su répondre aux
besoins du marché chinois du film. Malheureusement, les critiques
reprochent souvent à Feng de tourner des scènes trop
simplistes et pas suffisamment artistiques. Peut-être est-ce
à cause de lattention quil porte aux personnages
et à leurs dialogues. Cependant, on croit en sa capacité
de saméliorer pour garder au film un caractère
à la fois artistique et qui plaît aux spectateurs.
Pour linstant, avec ses films très commerciaux, le
réalisateur semble sêtre éloigné
de cet objectif. Néanmoins, ce réalisateur a prouvé
quavec des dialogues expressifs, une histoire peut être
racontée de manière intéressante et vivante.
Cest exactement sa contribution à lindustrie
du film.
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