Un village chinois sous la loupe
Se marier à
Baishibu,
c'est payer le prestige à
prix fort
YAN WEIJUAN
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| Porter la mariée dans
ses bras pour ne pas quelle pose les pieds par terre,
un signe de malchance. |
LE premier mai 2007, quelques semaines après avoir rempli
les formalités denregistrement du mariage au Bureau
des affaires civiles, Fang Shidong, 25 ans, a célébré
son banquet de noce. Les célébrations somptueuses
ont flatté sa vanité, mais elles sont également
la cause du lourd endettement qui écrase maintenant sa famille.
Chercher la « femme de sa
vie » à laide damis
Depuis quil travaille, ce jeune ouvrier de la construction
navait pas eu doccasions de chercher lui-même
une compagne. Ses parents avaient donc décidé dassumer
entièrement la responsabilité dorganiser son
mariage. Ainsi, ils avaient sollicité laide de tous
leurs amis pour lui présenter des filles. En 2005, grâce
à un entremetteur, le jeune homme a rencontré Yu Li,
sa future femme.
Après deux ans de fréquentations, les parents du
jeune homme ont avisé cet entremetteur de demander aux parents
de leur future belle-fille de fixer la date du mariage. Puisque
ces derniers avaient déjà donné leur consentement
au mariage, les préparatifs ont donc immédiatement
été entamés.
Des préparatifs chers et
compliqués
À Baishibu, comme ailleurs en Chine, préparer son
mariage comprend quatre aspects: aménagement intérieur
de la maison, cadeaux de mariage, photographies et banquet de noce.
Grâce au développement économique de la Chine,
de plus en plus de jeunes ruraux travaillent dans les villes et
cherchent à avoir une maison décorée aussi
agréablement et de façon aussi moderne que celle des
citadins. À vrai dire, avant même que sa femme entre
officiellement dans sa nouvelle demeure, laménagement
intérieur de la maison de ce jeune homme pouvait soutenir
la comparaison avec celui dun appartement dun résidant
de Laiyang, une ville à proximité du village.
En effet, sol carrelé, réfrigérateur, machine
à laver, climatiseur et lecteur DVD, la maison du couple
les possède tous. Celle-ci comporte toutefois des différences
par rapport à lappartement dun citadin : dans
la chambre à coucher, un kang (une sorte de lit en
brique, chauffé par le dessous) et un lit ordinaire coexistent,
et dans la cuisine, la cuisinière moderne et le four à
bois règnent en maître.
Après lachèvement de laménagement
de la maison, les parents de Fang Shidong ont invité la famille
de Yu Li et lentremetteur à venir célébrer
le kanjia. Ce kanjia comporte deux volets : admirer
laménagement de la maison et tenir les fiançailles.
Lors de cette célébration, après le déjeuner,
les parents du jeune homme ont demandé à lentremetteur
de remettre aux parents de Yu Li un montant de 10 001 yuans en guise
de cadeau de fiançailles (10 001 signifie que la fille a
choisi le meilleur parmi 10 001 garçons). Après avoir
pris soin de bien compter tous les billets, lentremetteur
a effectivement remis largent aux parents. Ces derniers se
sont servis de cette somme pour acheter des meubles qui allaient
être la dot de leur fille.
Une fois que les fiançailles ont été tenues,
lentremetteur sest vu remettre une cartouche de cigarettes,
quelques bouteilles dalcool, un sac de bonbons et des gâteaux
en signe de récompense. Après les noces, il a également
reçu une tête de porc et 40 petits pains cuits à
la vapeur auxquels on avait donné la forme dun poisson
ou dune pêche (pour lui souhaiter que bonheur et richesse
laccompagnent longtemps).
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| Rituel durant un
mariage traditionnel chinois |
Le jeune Fang a aussi acheté trois cadeaux en or à
sa fiancée : une bague, des boucles doreille et un
collier. Pour ce qui est des photos de mariage, prises chez un photographe
de Laiyang spécialisé dans ce genre dévénements,
elles ont occasionné une dépense denviron 2
000 yuans. Par ailleurs, pour accueillir la jeune mariée
dans sa nouvelle demeure, M. Fang a loué quatre voitures
(2 000 yuans) et a aussi versé 500 yuans pour que leur cérémonie
de mariage soit tournée en vidéo.
Des noces somptueuses
Dès 5 h, le matin du grand jour, la mariée est allée
se faire maquiller. Aux environs de 8 h, son mari la accueillie
avec un bouquet de roses, et à 10 h, le couple est parti
vers sa nouvelle maison.
Le village était en liesse. Décorées de roses,
les quatre voitures louées se sont arrêtées
devant la maison. Le nouvel époux, en costume occidental,
est tout dabord descendu et a ouvert la portière de
la voiture pour sa femme qui portait une robe blanche. Il la
prise dans ses bras et la portée jusquau kang
de la chambre nuptiale afin de respecter la tradition du village
selon laquelle la jeune mariée ne peut pas poser les pieds
par terre, sinon la poussière du sol pourrait lui porter
malchance. Pendant ce temps-là, deux enfants lançaient
sans arrêt des rubans multicolores vers le jeune couple pour
lui souhaiter une vie heureuse.
En fait, lentrée des jeunes mariés dans la
chambre nuptiale na pas été facile, parce que
de nombreux villageois les suivaient de près pour admirer
la beauté de la nouvelle mariée. La maison était
bondée. Des enfants se bousculaient pour obtenir des bonbons,
alors que les adultes admiraient laménagement de la
maison et que des jeunes garçons, particulièrement
des copains du marié, cherchaient à taquiner le jeune
couple. Par exemple, ils les ont forcés à mordre ensemble
dans une pomme suspendue par un fil de soie. Puis, le jeune couple
a mangé deux jiaozi (une genre de raviolis) et quelques
zao (jujube); la signification de ce dernier rituel est liée
à lexpression zaosheng guizi: avoir un bébé
le plus tôt possible.
Le banquet a aussi coûté très cher. Étant
donné quune soixantaine de personnes étaient
présentes, il a fallu environ 3 000 yuans. Heureusement,
tous les participants ont donné de largent en cadeau,
de sorte que le marié sest retrouvé avec un
excédent de 800 yuans. Cependant, comme le savoir-vivre exige
la réciprocité, ce surplus na été
que temporaire, puisque lors dautres mariages ou lorsquun
ami a pendu la crémaillère de sa nouvelle maison,
M. Fang a dû donner à ces personnes une somme dargent
supérieure à ce quil avait reçu delles
lors de son mariage.
Les lourdes dettes du lendemain
Pour ce mariage, les parents de M. Fang ont dépensé
plus de 30 000 yuans. Cest une grosse somme dargent
pour une famille qui vit principalement de la terre. En effet, cette
famille cultive 12 mu (1 mu = 1/15 ha) de terre qui
lui rapportent un revenu net annuel denviron 6 000 yuans.
De plus, pour arrondir ses fins de mois, lorsquil ny
a pas beaucoup de travaux dans les champs, le père travaille
dans un chantier de construction. À la rigueur, son salaire
aurait pu supporter cette dépense, mais comme sa fille cadette
est lycéenne et que ses études requièrent une
grande partie du revenu familial, cette famille est maintenant endettée
jusquau cou : environ 15 000 yuans!
Le père du marié travaille dur. Ainsi, alors quil
na que 52 ans, on lui en donnerait 60. De plus, il souffre
de divers troubles de santé, de sorte que les médecins
lui ont conseillé à maintes reprises de prendre du
repos. Toutefois, il ne les a jamais écoutés, parce
quil veut gagner toujours plus dargent pour rembourser
ses dettes. Tous les jours (sauf la fête du Printemps), il
part donc travailler à 7 h et rentre à la maison vers
19 h. En plus de soccuper de cultiver la terre, sa femme travaille
dans une usine et gagne un salaire mensuel de 600 à 800 yuans.
Neût été de cette cérémonie
de mariage fastueuse, cette famille posséderait sans doute
une somme dargent assez rondelette à la banque et naurait
probablement pas à travailler si dur tous les jours.
On raconte dans le village que le marié et ses parents ne
voulaient pas dépenser autant lors de ce mariage, mais que
la jeune femme aurait exigé une cérémonie luxueuse
et des cadeaux de grand prix. La raison quelle aurait donnée:
« On ne se marie quune seule fois. » Toutefois,
il faut dire que la famille Fang ne voulait pas non plus perdre
la face, parce que beaucoup de villageois allaient venir admirer
la maison et évaluer le degré de raffinement de la
cérémonie. De plus, les autres villageois ne célèbrent-ils
pas les mariages dans un tel grand luxe?
En réalité, le mariage des garçons est maintenant
une lourde charge pour les familles de Baishibu. En effet, si un
garçon na pas réussi à entrer à
luniversité, ses parents doivent commencer à
accumuler de largent pour son mariage dès le jour où
il quitte lécole. Dannée en année,
les frais qui entourent une telle cérémonie sont toujours
de plus en plus élevés.
Entre vous et moi, ne vaudrait-il pas mieux mener continuellement
une vie relativement aisée plutôt que de dépenser
tout son argent lors dune seule journée de luxe extravagant?
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