
Jonathan Schwestka (c.) en visite à Hangzhou avec d’autres représentants de la jeunesse européenne, en novembre 2025
En qualité d’assistant parlementaire au Parlement européen, ma mission est d’améliorer les relations de l’Europe avec le reste du monde, et la Chine est au cœur de cet enjeu.
Nous traversons une période de profonds défis, marquée par la fragmentation rapide du paysage géopolitique mondial. L’Europe est souvent le théâtre de discours contradictoires. Or, nous sommes convaincus que de telles divisions nuisent non seulement à nos intérêts, mais sont aussi profondément dommageables envers l’avenir commun de notre planète. Nous devons, au contraire, assumer un rôle de bâtisseurs de ponts. Pour faire émerger un ordre mondial plus juste et plus diversifié, il est impératif d’œuvrer à une coopération renforcée, qu’elle soit académique, industrielle, ou qu’elle passe par l’intensification des échanges humains et culturels.
Cette conviction, qui guide mon action quotidienne, n’est pas purement théorique. Elle repose sur un lien privilégié avec la Chine, tissé sur plus de deux décennies.
Témoin de la transformation
Pour comprendre mon lien avec la Chine, il faut évoquer mon père. Praticien en médecine traditionnelle chinoise, il a imprégné mon enfance de l’arôme subtil des plantes médicinales qui emplissait notre maison. Dès mon plus jeune âge, il m’a fait découvrir la Chine. C’est lors d’un vol de retour vers Vienne qu’il m’a confié, avec une calme certitude : « Tu devrais commencer à apprendre le chinois. » À cette époque, la Chine n’était qu’une curiosité pour une poignée d’initiés. Sans être économiste ni homme politique, mon père pressentait avec une intuition remarquable le rôle déterminant que ce pays allait un jour jouer sur la scène mondiale.
J’ai suivi mes études de licence et de master en Europe, puis en Chine. Au total, mes périodes d’études et mes déplacements professionnels m’ont fait effectuer entre une trentaine et une quarantaine d’allers-retours en Chine. Ce pays est devenu ma seconde patrie, un lieu qui a accompagné mon évolution, tout comme j’ai assisté à sa métamorphose spectaculaire.
Lors de mon dernier séjour en Chine, je me suis rendu à Beijing et Hangzhou pour une conférence jeunesse Chine-Europe, qui a rassemblé plus de 80 jeunes délégués. Malgré des visites rapprochées, j’ai été frappé une fois de plus par la rapidité des changements, notamment l’amélioration de l’accueil des visiteurs étrangers.
Je me souviens qu’en 2022, il était extrêmement difficile pour nous, étudiants étrangers, de lier une carte de crédit internationale à Alipay ou WeChat Pay. Transférer de l’argent à un ami ou commander sur Taobao (l’Amazon chinois) nécessitait l’aide d’une personne disposant d’un compte bancaire local. Cette fois-ci, en revanche, tout s’est remarquablement bien passé. Les cartes occidentales peuvent désormais être associées sans effort aux systèmes de paiement numérique chinois. Mes collègues délégués – en particulier les néophytes – ont été impressionnés par la facilité de la transaction : un simple scan de code QR. Ce qui peut sembler être une simple mise à jour technique a en réalité un impact considérable : elle lève une barrière invisible pour les étrangers, permettant aux Européens de s’intégrer bien plus facilement au quotidien chinois et d’en saisir la réalité, presque comme les locaux.
À Hangzhou, au-delà des infrastructures modernes qui ont impressionné la délégation, ce qui m’a le plus marqué a été une expérience improvisée. J’ai participé à une session d’« enseignement volontaire » avec un groupe d’écoliers, les aidant avec leurs devoirs de mathématiques. Ils étaient réfléchis, curieux et d’une étonnante assurance. En les observant, je me suis dit que ces enfants contribueraient non seulement à façonner l’avenir de la Chine, mais aussi à bâtir le monde que nous partagerons tous. À une époque où tant de sociétés sont en proie au doute, j’ai perçu en Chine une confiance tranquille et un élan collectif – un état d’esprit que j’espère sincèrement voir l’Europe retrouver.

Jonathan Schwestka (1er à g.) pose pour une photo avec des habitants de Hangzhou.
Trouver une voie de coexistence
Dans mon travail au Parlement européen, je suis régulièrement confronté au cadre établi par l’UE qui qualifie la Chine de « partenaire, concurrent et rival systémique ». Je considère cette grille de lecture profondément problématique. La qualification de « rival systémique », en particulier, mérite d’être repensée.
La langue a le pouvoir de façonner la réalité. Qualifier l’autre de « rival » ou même de « menace », c’est fermer d’emblée la porte du dialogue. Cette sémantique entraîne une sur-politisation et une sécurisation excessive des enjeux. Partant d’un présupposé d’hostilité, des domaines pourtant propices à la coopération, tels que le commerce et le climat, deviennent rapidement conflictuels, rendant impossible l’établissement d’une confiance mutuelle.
Cependant, je considère que même les désignations de « concurrent » et de « partenaire » sont loin d’être idéales. Dans nos relations extérieures, nous devons élever notre réflexion vers une vision fondée sur l’« amitié » – non seulement avec la Chine, mais avec tous les pays.
Il ne s’agit pas d’idéalisme, mais de pur pragmatisme. Entre amis, il peut y avoir des désaccords, mais les débats menés dans un esprit d’amitié restent constructifs. Si nous pouvions aborder la Chine avec la même attitude d’égalité et de respect que celle que nous accordons habituellement à nos partenaires occidentaux, les résultats seraient radicalement différents, même là où la concurrence persiste. Mon expérience directe m’a permis de constater que la Chine est tout à fait disposée à accepter un tel cadre. Le défi se trouve désormais du côté européen. Il nous reste un important travail d’introspection à mener pour surmonter nos peurs et nos préjugés, afin de réapprendre à dialoguer avec nos partenaires mondiaux sur un pied d’égalité.
Sortir de la bulle informationnelle
Dans l’avenir des relations sino-européennes, la jeune génération joue un rôle crucial. Pourtant, les malentendus sur la Chine restent largement répandus parmi les jeunes Européens.
Souvent, ces perceptions erronées découlent du récit simpliste véhiculé par des médias et des think tanks occidentaux. L’exemple le plus frappant est le schéma binaire « la démocratie face à l’autocratie ». Dans cette narration, la Chine est dépeinte comme une « dictature autoritaire » stéréotypée, tandis que les États-Unis, en dépit d’une histoire jalonnée de guerres illégales, d’interventions secrètes et de sanctions frappant les plus vulnérables, sont érigés en champion des droits de l’homme et en gardien des valeurs occidentales.
Mais est-ce là toute l’histoire ? Il y a quelques mois, lorsque TikTok a été menacé d’interdiction aux États-Unis, de nombreux jeunes Américains se sont tournés vers l’application chinoise RedNote. Un phénomène frappant s’est alors produit : les jeunes utilisateurs chinois se sont rendu compte qu’une grande partie des informations négatives circulant sur les États-Unis – comme les inégalités de richesse ou la fragmentation sociale – correspondaient largement à la réalité. Dans le même temps, de nombreux jeunes Américains ont découvert, avec surprise, que le portrait d’une Chine oppressive, pauvre et hostile, si fréquemment dressé par leur gouvernement et leurs médias, était en très grande partie faux.
Voilà la force de l’échange direct. C’est pourquoi j’encourage toujours les jeunes Européens à ne pas se contenter d’informations filtrées par le prisme des structures de pouvoir établies, mais plutôt à se rendre en Chine. Qu’ils constatent pourquoi le gouvernement chinois bénéficie d’un taux de satisfaction publique bien supérieur à celui de nombreux dirigeants européens. Qu’ils observent dans quelle mesure la démocratie ne se résume peut-être pas au seul modèle occidental consistant à voter tous les quatre ou cinq ans avant de retomber dans l’indifférence. Et qu’ils découvrent comment la démocratie populaire à processus complet fonctionne aux échelons de base.
Le penseur italien Antonio Gramsci a prononcé cette formule célèbre : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Notre génération de jeunes Européens se tient précisément à ce carrefour critique. Pour triompher de ces « monstres », percer la bulle informationnelle constitue un premier pas essentiel. Ce n’est qu’en commençant à réfléchir, en abandonnant l’arrogance de considérer notre système et nos valeurs comme l’unique vérité, qu’un monde multipolaire véritablement juste et durable pourra enfin émerger.
*JONATHAN SCHWESTKA est assistant parlementaire accrédité d’Ondřej Dostál, député non-inscrit au Parlement européen.