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Remettre la France en perspective

2019-04-24 15:12:00 Source:La Chine au présent Auteur:SONIA BRESSLER
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En 2011, le YTO Group Corporation a racheté McCormick, société française fondée dans les années 1950. Le 27 août 2016, des travailleurs chargent les tracteurs dans le nouveau parc industriel du groupe à Luoyang du Henan.

 

SONIA BRESSLER*

Remettre la France en perspective, c’est lui donner l’occasion de jouer un rôle fondamental dans la construction d’une communauté de destin proposée par la Chine. Et ceci n’est possible que si nous tissons ensemble les liens, en proposant des échanges, en définissant les contours de cette collaboration. Cette perspective, c’est le fil de l’amitié entre les cultures, entre les savoirs, entre les êtres. Nous sommes à un point crucial de l’histoire de l’humanité. Ce point doit être vu sous un plan différent : celui d’une ligne ou plus exactement de multiples lignes, de multiples flux.

Ces flux ont toujours été là dans l’histoire, mais nous ne leur avons pas assez prêté attention. Aujourd’hui, il n’est pas étonnant que ce soit la Chine qui décide de les formaliser sous l’initiative « la Ceinture et la Route », plus connu, en France, sous le nom des nouvelles Routes de la Soie. L’amitié est un « fil de soie », un fil qui nous relie les uns aux autres par delà nos différences. Ce fil est un fil de vie. Il est un souffle, un battement de cœur. C’est un élan vital. C’est ce qui va permettre à l’humanité de se réinventer.

La Route de la Soie, toute une histoire

Faisons un peu d’histoire, avant de nous lancer dans l’actualité de la Route de la Soie. Même si nous ne la connaissons pas nécessairement. Elle sonne pour chacun comme une route reliant l’Orient à l’Occident, ou l’inverse. Nous imaginons toujours des voyageurs partant de Paris ou de Turquie pour aller à pieds, à cheval, ou en voiture vers l’Orient. Ces voyages sonnent avec aventure incroyable.

En fait, la Route de la Soie, historiquement c’est un peu tout cela à la fois. Elle désigne, en effet, un réseau ancien de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe. Elle sert à faire transiter de nombreuses marchandises. Elle tire son nom de la plus précieuse marchandise qui y transitait : la soie.

Pendant des siècles, elle a été d’une très grande importance non seulement pour les échanges économiques mais également pour les échanges culturels. Il est intéressant de se rendre dans le Xinjiang pour en découvrir les traces et voir comment, elle revit avec la force de la politique de Xi Jinping.

Les plus anciennes de traces de la Route de la Soie remontent à plus de 2 000 ans avant notre ère. Mais c’est sous la dynastie des Han occidentaux (206 av J.-C.—24) qu’elle se développe. La dynastie des Tang (608-907) aussi lui consacre des fonds et cherche à l’étendre. À partir du XVe siècle, la Route de la Soie se voit de façon progressive abandonnée. La chute de Constantinople, les conflits turco-byzantins finissent par détourner les Occidentaux de cette voie. La volonté hégémonique occidentale va se déployer par la mer. L’Occident cherche alors une nouvelle route vers les Indes.

Une chose m’intéresse beaucoup, quand on regarde cette histoire, les routes (ses milliers de chemins qui parcourent les montagnes, comme les déserts, comme les prairies) ne portaient pas de nom. On indiquait juste les points cardinaux ou les noms des grandes villes. L’apparition de l’expression « la Route de la Soie » est due au géographe allemand Ferdinand von Richthofen (1883-1905).

C’est d’ailleurs amusant de voir que cette expression a très vite enfermé une crainte : celle de la colonisation du continent européen par une autre civilisation. Cette peur a très vite masqué les apports fondamentaux de cette route : le papier, l’imprimerie, la boussole et le poudre à canon. Toutes ces inventions viennent de la Chine. Face à de tels savoirs, ou de telles performances, il faut revenir à soi, à son identité. Les frontières s’érigent en gardiens des  « cultures », des  « identités ».

Le XIXe siècle voit naître l’expression « la Route de la Soie », c’est par là même que l’on nomme ou désigne, on enferme, on encercle ce qui par essence est un flux, un mouvement perpétuel d’échanges. La  Route de la Soie devient objet de recherche, c’est qu’elle n’existe donc plus. C’est un vestige.

 

Le 14 novembre 2017, le producteur français de moteurs de navires Moteur Baudouin remet ses comptes au vert, après avoir été racheté par le groupe chinois Weichai en 2009. Un ouvrier travaille dans l’atelier du siège social de Baudouin en France.

 

La Route de la Soie émerveille des écrivains

Elle anime les esprits, l’imagination, elle fait tomber les mots. Elle nous enivre. À chaque période, les écrivains ont voulu en goûter les poussières pour la dresser en mythe. Mais elle est aussi ivresse de couleurs, de rencontres, de découvertes, de cultures. Rien n’a le même goût sur cette route, les milliers de kilomètres réveillent les yeux, transpercent le cœur.

Bien après Joseph Arthur de Gobineau (1816-1882), Pierre Loti (1850-1923) prend un thé dans les bazars d’Ispahan « avec les Circassiens, les Turcomans et les loqueteux ». Sous sa plume, on s’émerveille devant « la place impériale, la merveille de la ville, [...] les minarets et les coupoles jaunes de l’antique mosquée du Vendredi, l’une des plus vieilles et des plus saintes de l’Iran ». On sourit aux couleurs, aux arabesques.

Cependant on oublie souvent que des femmes ont aussi parcouru cette route. N’oublions pas ici Ella Maillart (1903-1997), voyageuse, écrivaine et photographe suisse. Elle emprunte cette route avec l’écrivain britannique Peter Fleming (1907-1971) en février 1935 depuis Bejing et ils se lancent dans « l’inconnu démesuré ».

Ella Maillart est, pour moi, une clé dans l’histoire des visions du monde. Trop souvent oubliée ou négligée. Elle a, cependant, osé aller là où personne ne va. L’égalité ne se conquiert pas dans les discours, elle s’applique sur le terrain. La Route de la Soie, c’est la voie de la liberté.

Avec elle, la Route de la Soie retrouve son aspect vivant. Elle lui redonne un élan, le plaisir de la jonction. On ne peut pas imaginer, sentir ce qu’elle a vu au fil des milliers de kilomètres en 1935. Mais la Route de la Soie redevient palpitante.

Car quel que soit le siècle, la Route de la Soie est vivante, elle passe au travers des guerres, elle peut raconter des histoires sur le monde, les pays, les mouvements de frontières. Elle contourne, passe au travers, elle oblige à s’interroger, à se confronter à ses propres limites.

La Route de la Soie renaît

Le président Xi Jinping a annoncé à plusieurs reprises la volonté de créer et de mettre en œuvre l’initiative « la Ceinture et la Route ». Ce projet est déjà bien établi et les partenariats sont signés.

L’idée globale : redonner naissance à l’ancienne Route de la Soie, de deux façons : terrestre et maritime, à savoir la Ceinture économique de la Route de la Soie et la Route maritime du XXIe siècle, reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Chaque pays peut établir un partenariat  « gagnant-gagnant » avec la Chine.

À nouveau des médias s’affolent : l’Europe tendrait à disparaître via cette initiative.

Une question me vient : n’avons-nous rien appris au cours de l’histoire de l’Europe ? N’avons-nous toujours pas compris que la fin des lumières n’est pas le fruit du hasard ? Mais bien la résultante d’un enfermement ? D’un repli sur soi.  Une route, une voie ferrée pour faciliter les échanges, entraîne non pas une disparition mais bien la volonté de grandir ensemble, d’améliorer notre existence et donc de (se) comprendre.

Cependant le marché libéral européen n’a pas besoin de cela. Je dirais même une population éduquée, comprenant les mécanismes auxquels elle répond (soit dit en passant une population éclairée), cela dérange. Voilà ce que bouleverse ce grand projet chinois. Nos habitudes mentales, nos soumissions volontaires au marché...

 

Le 8 mai 2017, dans le grand magasin Printemps Paris en France, une vendeuse expérimente la fonction d’Alipay. Printemps Paris est le premier commerçant français à introduire le service de paiement Alipay.

 

L’initiative « la Ceinture et la Route » : enrichissement commun

Dans son livre La Gouvernance de la Chine (I), Xi Jinping indique qu’il faut poursuivre et développer inflexiblement le socialisme à la chinoise. Le socialisme a toujours fait peur à l’Occident. Mais cette affirmation par Xi Jinping signifie en fait les points suivants :

— l’indépendance : la Chine reste non alignée ;

— le multipolarisme : aucun pays ne domine ;

— le double système : « un pays deux systèmes » (comme avec Hong Kong) ;

— le développement pacifique : il ne s’agit pas de créer une hégémonie nouvelle, il s’agit de collaborer ensemble avec les pays pour dessiner un bel avenir ensemble ;

— la coopération est internationale, les affaires sont multilatérales.

Cette multipolarité, comme ce travail en coopération, fait peur en Europe, un continent qui n’a connu que des guerres pour définir ses frontières intérieures. L’Europe est en panne, car elle n’a plus, à proprement parler, de perspectives communes. La France cherche sa place. La Chine en mettant en avant son socialisme à la chinoise change toutes les perspectives. Elle montre avec intelligence la fusion de deux systèmes qui, dans notre pensée, sont encore opposés : le socialisme et l’économie de marché.

L’initiative « la Ceinture et la Route » est une perspective nouvelle qui nous permet de nous repenser et d’inventer un nouveau système de valeurs. Un système plus juste, un système gagnant-gagnant fondé sur le partage. Pour le comprendre, il suffit de lire les mots de Xi Jinping dans son livre La Gouvernance de la Chine (II) : « Le concept de partage est au fond l’idée de maintenir un développement centré sur le peuple. Il traduit l’exigence consistant à progressivement réaliser l’enrichissement commun » (p. 269).

Confucius a dit : «  Ce qui est à craindre, ce n’est pas la rareté, mais l’inégalité ; ce n’est pas la pauvreté, mais l’instabilité. » En France, nous vivons au cœur de cette instabilité, il est plus que nécessaire de la résoudre en s’attachant à travailler ensemble dans cette perspective de communauté de destin.

 

*SONIA BRESSLER est philosophe et épistémologue française.

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